Extraits - « ateliers d’ecriture »

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Le Temps Des Mots

 

(on parle de nous)

Une présentation :

 

             Recueil rédigé par une dizaine d’auteurs d’horizons très différents, réunis lors d’ateliers d’écriture sous l’égide et autour de Michel C. Thomas (écrivain clermontois confirmé, auteur de « De la paresse des sentiments », « La Discorde », « Je pense à vous » tous trois aux éditions Bleu autour) accueilli dans la résidence d’auteur 2006 - 2007 de Saint-Yrieix-la-Perche (87).

             Ateliers d’écriture organisés sur le thème : les divers temps pris par le verbe ; et autour des consignes de Michel C. Thomas.

 

 

Extrait « Conditionnel » :

 

 

Si j’écrivais         j’écrirais pour me perdre et vous avec

Si j’écrivais         j’écrirais et je le crierais

 

Si j’écrivais, ah si j’écrivais j’écrirais lentement, très lentement. J’écrirais à tâtons comme je le fais maintenant, chaque mot appelant le prochain pour mieux le dire ou le mal dire. Plus j’avance plus je me perds et moins j’en sais. Tantôt dévalant la page à mots découverts tantôt à me battre pour chaque ligne sans jamais abandonner le fil qui me conduira peut-être au pays du mot sur mesure, du mot qui collera si bien à la peau de ma pensée la révélant implacable, incontournable, encombrante.

 

On dit dans certaines cultures (hindou et bouddhiste) qu’aucunes pensées, aucunes paroles ne se perdent jamais, qu’une fois émises elles existent à jamais. J’imagine l’air que nous respirons, saturé de tous ces mots puissants d’invisibilité : comme le schizophrène qui, nu sur la plage, ferme les yeux pour ne pas être vu. 

 

Je veux que chaque mot écrit prenne corps immédiatement.

 

Alors je m’attaquerais au tas de connections de sensations d’émotions sur lequel je me débats et me délecte parfois. Je l’écrirais comme Artaud, qui, rongé par le génie et la folie, libère dans l’écriture sa vision si radicale de la sur-vie. Comme Beckett qui en quatre mots la résume : “on crie on vit, on pleure on meurt”. Comme Michaux qui encre et ancre en direct les expériences hallucinogènes qu’il s’inflige, sans délai aucun entre le mot et son vécu. Comme Gertrud Stein qui à coups de répétitions permutations énumérations arrive à nous emmener derrière ce qu’elle écrit. Comme Perec Baudelaire ou Calvino, comme Murukami Paul Auster ou Angela Carter, et pourquoi pas comme Proust et Bataille, travaillant main dans la main.

 

Je veux que chaque mot écrit ne puisse plus jamais être renié ou oublié.

Alors j’écrirais tout ce que nous cachons entre les mots. Je l’écrirais lentement, très lentement comme un enfant qui vient d’apprendre, ou un amnésique qui réapprend. Je l’écrirais lentement, très lentement comme si j’écrivais dans une autre langue. Puis, reconnaissant l’impasse où je me retrouve souvent, comme je le fais maintenant, je constaterais la futilité de mes efforts. Têtue, je recommencerais lentement, très lentement, jusqu’à ce que je parvienne à une autre fin.

 

Si j’écrivais         j’écrirais point final.

 

Emmanuelle Weackerlé (voir son site Internet)

 

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Extrait « Infinitif » :

 

Se décuter. Se déculter.

Soulever ses fesses, bouger, voir, faire.

Se déculter. Sortir du culte de la personnalité. Je veux dire de la personne alitée, dans le lit de ce long fleuve tranquille, à pêcher des poissons d’argent. Devenir très très riche, juste avant de mourir. Puis se décuter de la vie, en laissant tout derrière : les petites mains des enfants qui nous ont enrichis, les peuples qu’on a affamés, la terre qui vomit nos déchets.

Faire se décuter les pseudo cul-terreux. Pas ceux aux mains calleuses. Burinés par le vent. Non. Ceux cutés devant les boites de pesticides et d’engrais chimiques. Savoureux mélanges. Ne pensant qu’au rendement. Exploitants agricoles, exploitants, exploitant…

Oser se déculter de Wall Street, du palais Brongniart, laissant les Bourses derrière soi. Emasculation par le fric.

Se déculter de la boÎte à images. Aux idées pré mâchées. Infos en avalanche. Vie sous hypnose.

Se décuter des bancs des formateurs, formatant le savoir. Enfin accéder à la connaissance. Ressentir. Sentir. Tir. Tire-toi de là, bouge tes fesses.

Se déculter des cultes. Accéder à sa divinité. Se décuter, parler avec le cœur.

Se décuter comme on soulève un cul de bouteille, buvant jusqu’à la lie. Se saouler de l’air du large. Des paroles des autres. Se saouler pour oublier son immobilisme.

Se décuter pour faire marcher sa tête. Marcher dans sa tête.

Pouvoir se décuter, comme ces culs-de-jatte ramenant l’or des jeux paralympiques. Sortir de notre infirmité, oser.

Se décuter du trône où nous siégeons, diriger nos vies, pas celles des autres. Manipulation.

Se décuter avec effort, lâchant un pet, en rire.

Se décuter d’un strapontin, l’entendre claquer derrière soi. Dernière séance. Adieu.

Rémy Danoy

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Extrait « Imparfait » :

 

Une annonce scotchée sur la vitrine d’un bar tabac épicerie et salon de coiffure dans les très bons jours ; une annonce à l’encre noire, caractères gras sur papier blanc et qui se résumait en deux lignes : « En plein cœur de la campagne Limousine, venez voir l’homme qui attend… ». Pas de lieu, pas d’horaire, seul un patron de bar toujours entre deux possibles, la poursuite du coude qui se lève ou l’arrêt immédiat, sa capacité à renseigner en dépendait. Curieux de cette annonce, j’allais donc vers cet homme qui laissait apparaître une sorte de dignité, de tenue qui ne tient pas et qui ne me laissa pas le temps d’émettre le moindre mot : « Vous, avec la tête que vous avez, c’est pour l’homme qui attend, alors c’est pas compliqué… » Et ainsi le patron m’expliqua avec l’aide d’une voix féminine venue de l’arrière boutique, la route à prendre et les horaires de visite : lieu-dit « le Prado » de 9h à 12h et de 14h à 17h, nocturne tous les samedis de 21h à 23h. Après, son coude se leva à nouveau, défiant l’arrêt immédiat, il en était fini de sa capacité à renseigner, j’avais de la chance. Je sortis de la boutique accompagné du regard jovial de deux consommateurs qui semblaient appartenir au mobilier du lieu.

Il était 10h 30, j’avais donc le temps de me rendre au « Prado », je suivis les indications et, très vite, à la sortie du village, j’aperçus les premiers panneaux. Toute une signalétique avait été mise en place, on pouvait y lire « L’homme qui attend », avec une flèche pour le sens à suivre, je me mis donc en route, suivant chaque panneau qui me conduisait sur une petite route d’une campagne de plus en plus profonde. Les kilomètres passèrent et cette route n’en finissait pas, parfois elle n’était plus que chemin, qui reprenait bitume quelques distances plus loin, je commençais à douter de cette annonce. Quelle curiosité m’avait poussé ainsi à la recherche de cet homme qui attend ? Enfin, j’étais trop engagé, je continuai donc. Il était à présent 11h45 quand bizarrement la route et la signalétique de l’homme qui attend semblèrent me ramener au village, oui c’était cela, je revenais au village sur la place même où se tenait le bar épicerie. Mon regard fut alors attiré par l’enseigne à laquelle je n’avais pas prêté attention, on pouvait lire « Le Prado Bar Epicerie Coiffeur ». Stupéfait je rentrai dans le bar, le patron était là, dans une immobilité vacillante :

« Eh oui, l’homme qui attend, c’est moi… Qu’est ce que je vous sers ? Dépêchez-vous, je ferme à midi… »

 

Stéphane Georget

 

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