Si tout le monde était vilain, la moins laide des vilaines serait miss monde... Christian Brissart
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Ô gibier rebelle

dimanche 15 mars 2009, par Blackout

Je discerne à peine mon regard dans le reflet déformé du miroir…
Deux yeux bleus globuleux, exorbités de haine et parcheminés d’un dense réseau de capillaires explosés, deux rubis sertis de lapis-lazulis, deux éclats flamboyants perçant le teint au travers des larges gerbes de sang qui… successivement, ont vidangé l’intégrité du corps à mes pieds gisant…
Je contemple ton cadavre… totalement inerte… les convulsions ont cessé… le sang ne s’échappe plus de tes carotides entaillées, tu nages à présent dans une coagulante viscosité, rubiconde et odoriférante à souhait.
J’hume… Je pense ne jamais me lasser de cette odeur métallique – typique de l’hémoglobine – exhalée par le sang lorsqu’il coule à foison et ici transportée par la brume qui fume de ton gosier en évent.
Je touche… L’épaisse couche bordeaux qui t’auréole, l’immonde tâche qui telle une aura fuyante, se détache en extirpant sur ses pas le peu de vie qui demeure encore en toi.
Je goûte… du bout de ma langue, le sel qui dorénavant goutte, du bout de ma lame…
J’écoute… Lointaine sirène…
Il faut que je te déplace.
L’impasse est sombre et étriquée, les murs sont hauts… dépourvus d’ouvertures… J’ai bien choisi le site, on ne peut pas me surprendre, à moins d’arriver par…
Derrière !
Personne…
Il faut que je te déplace…
Ton visage a beau être vitrifié, enlaidi de cette moue grimaçante et crispée, tu n’en reste pas moins… pratiquement humaine…
Il faut que je te déplace…
Je t’attrape par la crinière et commence à te traîner sur le pavé. Tu pèses ton poids mais… l’adrénaline aidant, je me surpasse.
Je te dépose dans un renfoncement obscur déjà débordant d’ordure…
Désolé… c’est le coin le plus discret que j’ai pu trouver…
Il me reste à débarrasser le piège...
Mais comment un être aussi évolué a pu se faire leurrer par le plus simpliste des traquenards ?…
Un miroir. Rien de plus con…
Il est étrange que le narcissisme ne soit pas considéré comme péché, avec tous les désagréments qu’il peut occasionner… peut-être que si l’on t’avait inculqué le culte de la beauté comme gros défaut à bannir de ta personnalité… tu serais encore vivante… papillonnante…
Enfin… avec moi dans le coin, cela n’aurait permis qu’une infime augmentation de ton espérance de vie...
Et ouais ! Je suis le chasseur le plus redoutable de la cité ! Encore un trophée que je vais pouvoir placarder avec fierté !
Allez ! Je vais chercher mon camion, parqué à trois pâtés de maisons.
Il se met à bruiner, je vais redoubler le pas pour éviter de trop m’humidifier… c’est vrai… si j’ai sollicité mon capilliculteur ce matin, ce n’est pas pour avoir la touffe bouclée d’un ovin ébouriffé six heures après, à la réception organisée par l’A.A.A. – soirée dont je serai d’ailleurs l’une des principales célébrités…
Je sors de cet obscur cul de sac, mortellement vide. Un coup d’œil à droite, le même à gauche, la rue principale est toute aussi déserte, c’est parfait. À distance, je déverrouille mon van.
Au volant, contact enclenché, première engagée, je parcours les deux cents mètres nécessaires et j’entame les manœuvres pour m’aligner devant l’infecte alcôve.
Braquage avant. Contre-braquage arrière.
Cela m’apparaît plutôt bien... En ouvrant les battants du coffre, mon manège devrait être en grande partie camouflé.
Je laisse le moteur tourner et je descends.
Il pleut de plus belle.
Je m’empresse d’ouvrir le coffre…
Je me retourne vers toi et je tombe sur ton vague regard de chien battu, à mort… C’est que tu me ferais presque pitié…
Un soupçon de remord ?
J’me marre ! Allez, viens là !
Je t’agrippe par les aisselles… te soulève comme je peux et te balance d’un geste énergique à l’arrière du camtar…
 
Crack !
 
Aïe ! Ta tête – presque détachée de ton torse – est allée ricocher sur la paroi du van et tes cervicales ont cédé… dans cet abominable craquement, ultime hurlement.
Heureusement, j’avais prévu une bonne bâche plastique, bien fiable… Tu m’aurais sali tout mon bel intérieur… et j’aurais pu t’en vouloir… je suis très attaché à la propreté… Tu sais, c’est un peu pour cela que j’entretiens cette activité parallèle d’exterminateur de nuisibles…
Je… m’applique à nettoyer…
Je lave… nos rues de toutes vos silhouettes incitatives à la perversion, vos organismes pernicieux d’où suintent les fluides insidieux du malin.
Je rince… la ville de toute votre luxuriante débauche, vos dépravations orgiaques… et la si mince satisfaction que j’en retire, ne reflète que l’ébauche d’un jubilé sur le point de se réaliser.
Je sens… glisser sur mes papilles, l’arrière goût salé de ton sang, qui dans ma gorge s’instille.
Je referme les battants violemment.
Et je grimpe au volant…
En avant !
… … …
Une déchirure fend dans sa diagonale le ciel larmoyant.
Et l’éclair frappe à l’horizon un paratonnerre figé à la pointe d’une antenne relais de radio émission.
Les balais d’essuie-glaces eux, marquent le tempo du voyage de Râ et de son vaisseau… vers ta dernière demeure… démente dimension de ma démente déraison.
J’me marre !
Un feu rouge. Je respecte le code de la route.
La sonate des gouttelettes et les entrelacs d’eau sur le pare-brise m’offrent leur unique ballet, des plus singuliers dans sa banalité…
Tout cela en deviendrait presque soporifique…
 
BOOM !
 
Houa !... Houa ! Qu’est-ce qui vient d’heurter mon camion ?! à l’arrêt ?!
Un gros rocher ! en pleine ville !
Comment est-il arrivé là ! ce gros rocher ? Il m’écrase l’avant du van ! Mon pare-choc touche le bitume...
Comment est-il arrivé là !
Quoi qu’il en soit, j’ai calé…
J’ai beau tenter de redémarrer, le moteur ne fait que toussoter, il ne veut rien savoir…
J’vais prendre du retard !
Mais qu’est-ce qu’un rocher de cette taille vient foutre en pleine ville ?
 
« Sors de là ! enflure impuissante ! maniaque ! Sors de ta cagette mobile ! et viens nous affronter en face ! bite d’asticot ! lavette asexuée ! »
 
J’comprends mieux…
 
« Allez ! Saleté ! Ne te fais pas prier ! Tu vois bien que tu es totalement acculé ! Enculé ! »
 
Non mais… entends-les s’égosiller telles des poules qui viendraient d’épingler un gros renard avisé…
 
« Sors de là tafiole ! Les mains en l’air ! bien en évidence ! et descends doucement !... sans un geste brusque… sans une initiative idiote… ou tu vas en goûter ! de la mitraille !… »
 
Oui mais… de la volaille armée… ça change tout.
Donnez de la nitroglycérine à un gallinacé et en un centième de seconde… il s’est volatilisé en un nuage de viande atomisée emportant avec lui tous ceux et celles qui l’entouraient…
Bon, là, ce n’est pas de la nitro… ce ne sont que de ridicules calibres qui sur ma carrosserie auront l’effet de pétards mouillés… Heureusement… mon van est équipé d’un blindage militaire dernier cri. Et visiblement, elles ne l’ont pas encore calculé.
Allez mon gros Maurice, j’ai du boulot pour toi et tes petites, tu vas avoir l’occasion de te décrasser le canon…
On se baisse, on saisit le gros…
 
POULOUM ! POUM ! POUM ! DING ! DING !
 
C’est parti. Elles ont fait feu, c’est bien… Gâchez vos munitions, gâchez !
J’arme d’un geste mon fusil à pompe fétiche, le gentil gros Maurice, et je me poste en position derrière ma portière, la main sur la poignée.
 
POUM ! POULOUM ! POUM !
 
Et elles n’arrêtent pas de tirer… dans quelques secondes elles devront recharger et… j’en profiterai !
 
Ha… Le silence est d’or…
À l’attaque !
 
J’ouvre la portière, la péripat’ en vis-à-vis a les yeux rivés sur son chargeur, elle ne verra rien arriver, je tire, je la touche, je lui explose le bas-ventre, le recul la fait décoller et planer sur cinq mètres…
Une comète à la chevelure incarnate...
Je referme la porte.
Jubilatoire. Un vent de panique générale s’est levé au sein de leurs rangs... Et les plus poltronnes s’en sont déjà allées en galopant.
Est-ce bien moi la lavette ?
Je ne sais pas ce qu’elles attendent, ou qui elles attendent… Mais elles n’ont toujours pas repris l’offensive. Je lève prudemment la tête pour effectuer un petit repérage au travers de la vitre et…
 
POUM !
 
Ho ! Mais c’est qu’elle est presque arrivée à me faire peur cette petite garce !
 
POUM ! POULOUM ! POUM !
 
C’est reparti ! La cacophonie est moins dense mais elles sont toujours aussi décidées à me poinçonner !…
 
POUM ! POULOUM ! POUM !
 
Des éclats clairsemés du plomb sur les vitres blindées, des éclairs semés de la main de mon maître vénéré !…
 
POUM ! POULOUM ! POUM !
 
L’effet chaotique de l’infernale ambiance sublimée par la frénésie meurtrière de ces hystériques enhardie !...
 
Et revient à présent le silence… Quel silence… Il est presque aussi oppressant que les rafales dévastatrices de mes vipères assassines.
Je vais relancer l’assaut, et remonter au créneau…
J’arme à nouveau mon fusil, mon bon gros, et j’ouvre à nouveau ma portière.
 
BANG !
 
Houa !… Je me suis fait prendre par surprise !… non !… inimaginable !… une d’entre-elles… une d’entre-elles m’a eu !... Une d’entre-elles m’aurait pris de vitesse !? Elle a détruit le canon de mon ami ! J’ai vu la balle ricocher sur le métal et aller se loger dans le dossier à deux centimètres de mon épaule. D’ailleurs, je me demande si… Ouais, déjà, je vais refermer la porte et me mettre à couvert avant qu’elle n’ait le temps de viser un peu mieux !
Je m’étends en avant pour saisir la poignée, je me loupe, je passe à côté…
Je ne comprends pas !
Je réitère et me loupe encore une fois…
Et merde !... C’est qui me manque deux doigts !
Feus mon index et mon majeur droit… Ils ont dû sauter avec la dernière balle...
M’en fous ! Je suis gaucher !
Une vie dévouée au service de la piété ! la main de Dieu incarnée ! le jugement divin personnifié ! sacrifié à l’hôtel des dépravés !…
Ou pour plus d’exactitude… au trottoir de leur servitude !…
Je ne peux même l’envisager !
Il m’a toujours accompagné, pourquoi me délaisser aujourd’hui, jour comme tant d’autre, insignifiant, comme tant d’autre…
Même dérisoire d’insignifiance…
Pourquoi aujourd’hui ? sacrebleu… Pourquoi aujourd’hui ?
Le sang s’évade de mes moignons, je me déleste de mes humeurs vitales et risque vite l’anémie à défaut de garrot… si je ne m’applique à stopper l’hémorragie, je vais fatiguer… c’est vrai, je suis déjà…
Je déploie le miroir de courtoisie. Et oui… mon teint hâlé a déjà pris un bon coup de lividité…
 
POUM !
 
Ho ! J’ai l’impression de ne plus pouvoir faire un geste sans éveiller la sensibilité de leurs gâchettes… Saleté… Saleté… Saleté… Pour la première fois de ma vie, je me suis ramassé… Et je vais me faire liquider… dézinguer… Une gouttelette de sueur coule le long de ma tempe… Je vais me prendre une trempe…
Mais je ne peux partir ainsi, je vais les quitter en beauté, en emporter quelques-unes dans ma chute, si pas toutes, non mais ! Je sens que mon départ va être grandiose et jouissif ! Pour mon jubilé, je vais faire un massacre ! un carnage ! une tuerie ! Mon bouquet final sera rouge sang !
Rien à secouer !
J’ouvre soudainement la portière, je bondis hors du véhicule. Dressé, je fais front, fier… prêt à vaincre la plaie maladive.
La lueur hargneuse des yeux de leur leader hideux, étincelle ténébreuse venue des profondeurs de ses viscères, capte et capture mon regard.
Le temps se fait de plus en plus long… et bientôt, beaucoup plus long…
Je vois les collimateurs s’aligner au ralenti.
Deux secondes… Deux insignifiantes secondes d’inattention…
Et les canons éructent leurs salves tonitruantes… mortelles…
Je sais, je sens qu’une des balles m’atteindra…
Je l’attends…
Je ne voulais pas finir comme ça…
Elle y est…
Une flèche ignée me traverse de part en part…
Je m’écroule.
Au revoir.
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