Ève avait un nom à coucher dedans. Christian Brissart
Plus de citations...

Petits Papiers Meurtris

La main verte

mardi 7 septembre 2010, par Blackout

Josiane sortit de son pavillon de banlieue aux murs sales et décrépis. Elle descendit lentement les marches de la terrasse et s’arrêta au bord de l’étroit chemin de gravier. Elle embrassa son vaste jardin ― débauche végétale baroque, explosion visuelle et olfactive ― d’un regard heureux et contemplatif. Comprimée dans une blouse grise rayée en nylon, ses jambes épaisses et velues revêtues de bas de contention beiges, elle portait des chaussons de toile marron. A la voir ainsi, il semblait que la ménopause avait fait son travail depuis longtemps et n’était déjà plus qu’un vieux souvenir. Pourtant, malgré ses bigoudis enserrés dans un filet de couleur orange, son visage boursouflé et fatigué par des années d’alcoolisation, elle avait tout juste quarante-cinq ans.
Josiane inspira à fond la douceur matinale et s’étira. « Vous êtes resplendissants aujourd’hui, mes amours ! » cajola-t-elle en s’adressant aux arbustes denses, aux plantes touffues et aux fleurs colorées qui emplissaient l’espace et embaumaient l’air de leurs odeurs chamarrées.
Dissimulée derrière la haie mitoyenne et revêtue d’une tenue de combat bariolée un peu trop étroite pour elle, Adélaïde Miranda, la voisine, observait avidement tous les faits et gestes de Josiane.
« Nom d’une petite caille en bois ! C’est pas possible, elle a bien un secret pour avoir un jardin de cette trempe ! Pourtant, elle s’en occupe jamais, la feignasse ! Mais comment est-ce possible ? Vraiment, j’y comprends rien de rien », ressassait-elle sans répit, découragée. Elle qui se donnait tant de mal et n’était même pas capable, finalement, de faire pousser convenablement le moindre géranium malgré les litres d’engrais qu’elle déversait sur ses plants rachitiques et ses séances quotidiennes de visionnage intensif des émissions de Nicolas le jardinier. Décidément, la vie était vraiment injuste. Aussi, depuis un mois entier, elle s’était résolue à surveiller sa voisine afin de découvrir le mouvement insoupçonné, le tour de main magique, ou l’utilisation secrète d’un produit miracle ; à force de l’espionner elle finirait bien par trouver la faille, non ?
Après s’être intéressée au crochet fantaisie, au canevas artistique, à la sculpture en pâte à sel et à la peinture à la paille, Adélaïde s’était tournée vers le jardinage, sa nouvelle lubie ; il fallait bien occuper le temps d’une jeune veuve retraitée, et elle souhaitait vraiment s’investir à fond dans cette nouvelle activité passionnante.
Ces quatre dernières semaines, elle s’était donc employée à épier Josiane depuis plusieurs postes d’observation qu’elle avait ingénieusement aménagés le long de la haie commune. Mais la seule chose qu’elle avait jamais réussi à surprendre lors de ces opérations de collecte du renseignement était la promenade sans fin de Josiane au milieu de son paradis vert, et son incessant monologue à l’attention de ses végétaux chéris. Elle leur parlait toujours, dès qu’elle mettait le nez dehors, leur adressant des mots tendres ou parfois sévères, selon l’humeur du moment.
Bon sang, et si c’était ça son secret ? Adélaïde y avait pensé, bien sûr, mais il y avait certainement autre chose. En effet, elle avait lu des dizaines d’articles sur le sujet dans des revues spécialisées très sérieuses, expliquant la sensibilité des végétaux à la musique et à la parole, et leurs réactions positives à certaines ondes acoustiques. Elle aussi s’efforçait donc de parler régulièrement à ses plantes mais cela ne les empêchait pas de finir toutes desséchées et rabougries, crevant sur pied, les faisant alors ressembler à de misérables feuilles de thé Earl Grey sur tiges prêtes à être ensachées.
Malgré les cinq années passées à vivre juste à côté de chez elle, Adélaïde ne connaissait rien de la vie de Josiane. Les deux femmes ne s’adressaient jamais la parole. Hormis qu’elle était veuve, comme elle, solitaire, et qu’elle jardinait de façon mystérieuse, quasi magique, Adélaïde ne savait rien de cette femme dont même l’âge lui était inconnu. Et le mois qui s’était écoulé n’avait pas suffit à lever le voile sur le mystère jardinier qui accaparait son esprit.
Josiane avait pour coutume de ne jamais quitter son domicile et personne ne lui rendait visite à part Aldo, un type louche et sale au regard lubrique à travers ses lunettes en cul de bouteille, invariablement habillé d’un bleu de travail usé et portant un béret noir enfoncé sur son crâne, qui lui donnait un air de demeuré incurable. Vieux garçon, il vivait à la sortie du village, dans un taudis puant, avec son frère handicapé. Il apportait ses courses à Josiane deux fois par mois, en boitant à cause de son hernie testiculaire, un mauvais souvenir qu’il avait ramené d’Algérie en 1961, après avoir été farci de quelques éclats d’obus.
Adélaïde Miranda se déplaça silencieusement et s’approcha afin d’ajuster sa position par rapport à sa cible qui venait de faire mouvement. Josiane s’était accroupie au pied d’un petit arbousier rayonnant de santé. Tout en caressant affectueusement ses feuilles poilues, elle murmurait, son visage figé dans un sourire béat.
Adélaïde s’était aperçu à maintes reprises que sa voisine avait baptisé ses amies les plantes ― Thomas, Christiane, Isidore, René, Clarisse, Félicie, Francis, Marie-Joseph ― et qu’elle s’adressait à elles comme à des personnes réelles. D’après ce qu’elle avait pu constater, c’était toujours les mêmes prénoms qui revenaient ; plusieurs végétaux disséminés ici et là pouvaient s’appeler Christiane, Félicie ou René. Etrange façon de procéder aux yeux d’Adélaïde (il devait manquer une case à la vieille, évidemment), mais visiblement cela fonctionnait. Son jardin n’était-il pas le plus magnifique du village ? Bien sûr, Adélaïde n’entendit pas ce que chuchotait sa voisine à son arbuste mais elle se rappela avoir assisté à une scène qui l’avait intriguée, deux semaines plus tôt.
Ce matin-là, Josiane était sortie en flèche de sa maison et au lieu de déambuler tranquillement au milieu de ses petits adorés pour les choyer les uns après les autres, comme à son habitude, elle avait filé à toute allure vers un superbe rosier gallique dont les fleurs pourpres, éclatantes, s’étiraient majestueusement en ouvrant leurs cœurs charnus vers l’azur, comme pour crier au firmament leur bonheur d’exister. Puis, elle s’était mise à quatre pattes sur le sol, grattant nerveusement la terre retournée depuis peu. Une minute plus tard elle s’était redressée, apparemment rassurée, après avoir ramassé un petit objet qu’elle fourra au fond de la poche de sa blouse. Adélaïde, dissimulée dans les feuillages à quelques mètres seulement, ne put en déterminer formellement la nature mais il lui sembla que c’était une sorte de bracelet en plastique.
« J’ai eu peur de ne jamais le retrouver… Marie-Joseph, mon ange, tu ne voulais tout de même pas le garder pour toi, non ? Et qu’aurait fait Maman s’il était resté là ? Tu sais combien tous ces objets sont précieux pour moi… Il ne faudra plus recommencer, ma chérie, hein, c’est bien compris, tu me le promets ? » avait insisté Josiane.
Elle était restée plantée là quelques secondes comme si elle espérait effectivement une réponse de son rosier ; puis, affichant soudain une mine satisfaite, elle avait fait demi-tour pour s’enfermer chez elle et ne plus ressortir au cours des trois jours suivants.
 

© Black-out

SPIP | | Plan du site | Contactez-nous | Suivre la vie du site RSS 2.0
Conditions générales de vente | Black-out, tous droits réservés

logo region Limousin            logo crl