Coup de matraque sur les doigts. Tiens, comme quand j’étais gosse, chacun a la Madeleine de Proust qu’il mérite. Christian Brissart
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Richard Palachak

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 82-83-84

Tuesday 12 June 2018, by Blackout

Photo de Simon Woolf

Pour le livre de Richard Palachak, "Kalache", c’est par ici : KALACHE

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 82

 
Me restait néanmoins ma dernière soirée de boulot. Je n’avais d’autre choix que de me ravitailler dans la caverne d’Ali Baba du Jet7 : la réserve. Ni vu ni connu des patrons et des employés, qu’avaient toujours le tarin plongé dans leurs propres occupations. De toute façon, je n’touchais qu’à l’infâme tord-viscère utilisé pour couper les bouteilles de marque. D’énormes bonbonnes bon marché de chez Métro, du Destop en puissance. On ne pouvait rien me reprocher, même si je me faisais chopper. La conscience tranquille, je refermai la porte derrière moi et je calai le dossier d’une chaise contre la poignée de la porte, comme dans les films américains. Puis j’empoignai avec hargne un jéroboam de brandy et j’arrachai son bouchon de liège avec les dents. Heurp ! Un cul-sec de dix. Rituel sacré, jusqu’à ce que le liquide brun me brûle la gorge et me perfore le bide. Enivrante anesthésie de tout mon corps... J’étais guéri. Dorsal au placo, ma vieille carcasse de sangsue ventrale épongeait doucement le sang brûlant du diable à saturation, le suçoir au goulot. Mon shoot d’héro à moi, avec un flash à la fois orgasmique et insupportable. Et peu à peu, le brouillard se dissipa. Mes yeux se rouvrirent et ma conscience s’éveilla entourée d’une mer de bouteilles. Là, dans la sombre brèche que j’avais créé en extirpant mon jéroboam, gisait un string ficelle noir.
 

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 83

 
Apparemment, les carottes étaient cuites. Y restait plus qu’à prier qu’une ruée d’ours ne sauve Mirko et Gino. Dans ce décor sombre et fantastique, il semblait que les résinifères avaient pris vie, mettant les griffes au paletot du parrain dans son 4x4, sous leurs silhouettes imposantes de croque-mitaines biscornus. Des gueules difformes se profilaient sur les écorces, des bras tentaculaires sur les branches, des carcasses de gargouilles décharnées sur les troncs pliés par les tempêtes. Or les deux amis ne craignaient guère qu’une sorcière rapplique sur un balai, que des loups-garous déboulent de la broussaille, ou que Dracula sorte sa gueule d’un cercueil. Certes vues sous cet angle, les Carpates étaient à la hauteur de leur réputation... Mais rien de tel qu’une bonne vieille sharklade à la mafieuse, indifférente et calme, à genou, mains sur la tête... et BAM ! a plus peur de rien.
 

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Les deux gangsters étaient habitués à ce genre d’atmosphère étrange. Ils poursuivirent leur babillage mine de rien :
 
« Tu sais pas qui c’est que j’ai croisé tout à l’heure ? » fit Ladomir en s’esclaffant.
 
« L’autre torche-cul de ministre. Haha ! L’histoire a déjà fait le tour de la ville. Y paraît que Damian a défoncé le bar.
– Non, j’te parle pas de cette viande à corbeau. Ça mérite pas qu’on en parle. A sa prochaine visite, j’ui montrerai les silures qui gisent fond du lac.
– Alors t’as vu qui ?
– Sergeï Medev.
– L’aviateur ?
– En personne, j’en revenais pas.
– Bon dieu de garce !
– Un vrai clodo, crade et vêtu de haillons pestilentiels. Il était bourré comme une huître, au restau de la place Taganskaia. J’en ai profité pour lui demander un autographe et faire un selfie.
– J’capte rien, foutre bite. Ce mec, le héros de la patrie, le meilleur pilote de tous les temps, l’idole de nos parents, un clodo ? Gamin, j’allais voir toutes les manifestations aériennes avec mon père, et c’était toujours lui le clou du spectacle : tonneaux, boucles et vrilles à gogo ! Les spectateurs en bavaient des ronds de chapeau. Putain de bordel à cul de truie lettone, comment se peut-il qu’un dieu pareil soit dans le caniveau ?
– Tu connais pas l’histoire ?
– Non.
– Peu de gens sont au courant, c’est carrément la honte.
– Je sais qu’il a disparu des écrans radars...
– Et tu sais pourquoi Sergeï était un héros national ?
– Parsk’il était le meilleur ?
– Plus exactement parsk’il a dézingué plus d’avions russes qu’aucun autre pilote à la deuxième guerre mondiale, il avait seize ans à peine.
– Merde de dieu et de son fils le bouc, il a plus de quatre-vingt-dix piges alors ! Pourquoi qu’y touche pas sa retraite d’ancien combattant ?
– Je vais t’expliquer, Luka. Ç’a bien été le cas. Sergeï empochait sa pension de démiurge et continuait de se produire aux meetings aériens les plus prestigieux du pays. Le vieux salopard était grassement payé, notamment parce qu’il osait des acrobaties toujours plus sensationnelles.... et toujours plus dangereuses.
– Mille bordels thaïlandais pour gros gorets germaniques !!! Et keska ben pu lui arriver ?
– Voilà qu’un matin, juste avant le lancement d’un de ces fameux shows, le Staff l’a retrouvé dans son cockpit, fin prêt pour le décollage, avec sa combinaison fétiche et son bonnet d’aviateur préféré, les harnais de sécurité déjà fixés. Sauf que ce cornichon de Mongolie ronflait comme un ours.
– J’vois pas où est le blème. Ils avaient qu’à le réveiller ?
– Le problème, comme tu dis... c’est qu’il était plein comme une pute aux heures de pointe.

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