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Richard Palachak

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 73-74-75

Tuesday 22 May 2018, by Blackout

Photo de Simon Woolf

Pour le livre de Richard Palachak, "Kalache", c’est par ici : KALACHE

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 73

 
Forcément, Gino se méfiait des ours bruns, ces créatures invraisemblables qui courent aussi rapidement que des chevaux, grimpent aussi facilement que des tigres et nagent aussi naturellement que des dauphins bourrés. Kristina ne plaisantait pas. Son cousin Ladomir était un chasseur émérite. Elle détenait par conséquent moultes photos de ces plantigrades retors sur son smartphone :
« Les forêts du secteur de Borov appartiennent à mon cousin.
– Toutes ?
– Oui, jusqu’à la frontière polonaise.
– Et kesk’il en fait ? » lança Gino, interloqué.
« Lado gère les permis de chasse et... plein d’autres affaires.
– Ah... randos, ballades et compagnie ?
– Non, dégommage de sangliers, de cerfs et de tout ce que tu veux. » s’esclaffa Kristina.
« Même des ours ?
– Hi ! Hi ! Non, ça c’est interdit Gino. Mais je peux te sortir une histoire marrante à ce sujet.
– A propos d’un ours ?
– Oui, Gino. Un OURS puisque ça t’intéresse tant !
– Raconte-moi ça Kristina...
– Lado giboie surtout de nuit, car il sait reconnaître les bêtes aux reflets des yeux sous la lumière de la lune. Un soir, il évoluait dans la brousse avec son fusil en joug, prêt à cartonner de l’animal à tout instant. Mais sur le bord de la chaussée, voilà qu’il bute sur un obstacle et se rétame sur le goudron. Derrière lui, un énorme ours brun se dresse sur ses deux pattes arrière en secouant le museau, comme si un tir de sarbacane venait de le réveiller.
– Oh ?
– Lado rampe à reculons, réalisant avec effroi qu’il a piétiné la tête du monstre endormi, et détale tel un lapin qui a la tourista. De son côté l’ours grommelle, apparemment trop crevé pour se prendre la tête. Puis il tourne les talons histoire de rejoindre un trou moins fréquenté.
– Merde et remerde de nom de Dieu de bordel de merde !!! Ton cousin a piétiné la tronche d’un ours !
– Oui. Ha ! Ha ! Ha !
– Ç’a rien de marrant ! Si un truc pareil devait m’arriver, j’en crèverais sur le champ !
– A Borov tu verras, ça n’a rien d’extraordinaire de se retrouver nez-à-nez avec un ours.
– Et keski faut faire, par la Madono ?
– Les gens du coin racontent tout et n’importe quoi. Moi j’crois qu’il n’y a rien à faire, à part les trucs à pas faire.
– Hein?
– Toute réaction susceptible d’effrayer la bête est déconseillée, car la peur appelle l’agressivité.
– En clair ?
– Si tu cris ou si tu cours, t’es grillé.
– Tu te fous de moi, Kristina ?
– Non Gino, tu dois rester calme dans ta posture, lent dans tes mouvements, distant dans ton attitude. Ne lui tourne pas le dos non plus, mais une fois que tu l’as vue, qu’elle sait que tu l’as vue, qu’elle t’a vu et qu’elle sait que tu sais qu’elle t’a vu... ça sert à rien de persister dans les échanges de regards. Ha ! Sauf si tu veux passer pour un faible ou un débile... à nouveau grillé. Ha ! Ha ! Ha !
– En gros je dois rester classe et gracieux, tout en faisant dans mon froc ?
– Ha ! Ha ! C’est ça ! Tu dois être le seul à savoir que tu flippes et surtout pas elle, tu comprends ?
– Qui ça, « elle » ? La bête ?
– Ha ! Parce que tu crois que je ne parle que d’ours depuis tout à l’heure ? »
 

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 74

 
Bonne pâte, je m’étais résigné à former Felicio. Du coup, le gamin me collait aux sabots tel un chouingue et jappait à tout bout de champ. Sauf qu’un cogneur doit éviter la parlotte. Ou du moins la limiter au strict minimum, ronchonné de façon brève et musclée. Puis y’avait l’attitude. J’avais l’impression qu’il sautait dans tous les sens, excité comme un clébard sur un parcours d’agility. Même avant l’ouverture, rien de tel qu’un bon vieil air blasé de charognard histoire de se mettre dans le rôle et de rassurer le staff. Fallait que tout le monde soit mal luné. Les déconnades épicées devaient se faire à l’abri des regards, en loucedé, derrière la grosse lourde en acier de l’entrée, juste avant le débarquement. C’était des conciliabules entre bonhommes. Une sorte de gamelle éclipsée, réservée aux chiens de garde. Y’avait que le boss qu’avait le droit de ramener sa bidoche, histoire de bien montrer kiseki tient la laisse. Lors de ces entretiens dégoulinant de testostérone, on parlait de cul, de baston ou de muscu. On se balançait des vannes ou se racontait des blagues à tonton. Genre : « que fait une patate qui a la gastro ? De la purée hahaha ! » De la beauferie pour gorilles apathiques en répétition de survivance. En compagnie de leur maître... et d’un chiot éburné qui frétille sous le clair de lune.
 

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 75

 
Suzana daigna ramener sa petite fraise délicate au Havana Club, où elle entraîna facétieusement Gino dans de suaves spirales de cha cha cha... pour qu’il ferme sa gueule et passe enfin à l’action. Mais toujours ce fichu malentendu culturel. Et la tchatche à n’en plus finir eut raison du cha cha cha. L’éducation courtoise des galants méditerranéens préconisait patience et langueur avec les demoiselles, d’autant plus les tsarines... Porca Puttana troia ! Forcément, la girly-comme-une-autre se vexa de tant de minauderie et partit pleins gaz ouvrir les vannes à Mirko : « ton copain parle trop ! », puis elle décarra illico. Gino n’entrava rien de ce qui s’était joué sous ses yeux. Comme il avait réussi à choper son num, il lui envoya un message d’excuse, creusant ainsi sa tombe. Suzana ne prit même pas la peine de répondre. Conclusion de l’éconduit : « Ouais c’est qu’une sale michetonneuse ! Quand elle s’est rendu compte qu’y’avait rien à gratter, elle en a bavé des ronds de colombins ! Crois-moi Mirko, c’est qu’une pauv’ traînée qui se fait entretenir par de vieux rupins ! Ha ! T’as vu l’infâme croûton lubrique avec qui elle jactait tout à l’heure en terrasse ?
– Ouais Gino. J’ai vu... c’était son père.
 

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