Moi le rat des villes, la solution de la paix de mon âme passerait peut-être par le glouglou des ruisseaux et les coin-coin des oiseaux, le silence du silence et la sueur saine des paysans ; les pommes cueillies à l’arbre et les noisettes cassées au risque de se casser les dents. Et les longues marches solitaires. D’autant que la première expérience de fugue rurale fut plutôt une réussite.Faisons les choses bien. La mallette. Celle qui m’a fait rêver enfant, la mallette en osier avec assiette couverts en inox et gobelet de métal, et alvéole pour le sel et alvéole pour le poivre. Thermos pour le café, thermos pour l’eau fraîche. Changeons de magasin. La campagne c’est le pique-nique, à l’ombre d’un arbre, assis sur une nappe déployée sur l’herbe. Le saucisson, le bon gros vieux saucisson boursouflé et le pâté... de campagne évidemment !Un poulet rôti.Non, pas de poulet rôti, trop de mauvais souvenirs, jambons cornichons camembert yaourt à boire, une tomate pour le régime ; mon sac pèse cinq kilos.J’ai choisi un circuit balisé comme une piste d’Indien. Je gare mon char. Dès que je saute de ma Ford le silence m’oppresse. Juste le bruit du vent... J’inspire un bon bol d’air chargé de l’odeur du fumier et je sors les affaires du coffre. Sac à dos, mallette-nappe pliante... Ferai pas trois kilomètres avec cet harnachement. J’abandonne la nappe et le pliant que j’ai achetés exprès, ils me serviront pour pique-niquer dans mon salon. Je lutte sévère pour enfiler le sac à dos, un bras mais pas l’autre : les bretelles sont trop courtes. C’est alors que je m’aperçois que j’ai oublié l’ustensile indispensable du randonneur : le K-Way. Bien que le ciel soit bleu de cobalt, j’appréhenderai tout le trajet une sournoise averse. Le sac sur le dos, la mallette à la main, je suis fin prêt.Cinq cents mètres, le doute m’envahit : ai-je fermé ma voiture, dans ce pays de sauvages ? Demi-tour. Ce coup-ci, c’est parti, il est dix heures le soleil cogne. Le sentier démarre sur une petite route, je marche sur le rebord, j’aurais pas dû chausser des sandales, des gravillons rebelles s’insinuent entre mes orteils, à peine j’en shoote un qu’un autre prend le relais. Je suis le premier homme à randonner au pas de l’oie.Mais petit à petit, comme un drap de soie qui tomberait légèrement du ciel, je me sens envahi d’une paix intérieure, je souris aux oiseaux, je m’émeus à la moindre fleur, je souffle moins, le cœur se calme.Le Nirvana.Onze heures, quatre kilomètres, casse-croûte. J’allais m’asseoir sur un tronc. Un bruit furtif de branchettes qui cassent de feuilles qui remuent : mulot ? lézard ? serpent ? Je choisis un bâton de noisetier et tape sur la souche pour faire fuir le mal. Je m’assieds enfin, après moult tours sur moi-même, comme un chien de chasse. Saucisson, que je dévorerai à larges tranches, oubliés les filigranes de rosette que l’on pique du bout de la fourchette. Je sors le rouge : Morgon, c’est la fête. Je cherche, d’abord calme puis hystérique, le tire-bouchon, pas de doute, je l’ai oublié. De rage et d’envie, je casse le goulot de la bouteille convoitée, me coupe un peu, l’épreuve fait partie de l’aventure, je suce un moment le sang de la plaie minuscule, et sors le gobelet précieux de la mallette en osier. Le rouge est chambré, d’une chambre de malade. Je m’allonge sur un lit de feuilles sèches, ferme les yeux ; et les ouvre tout soudain, dix mille pattes envahissent mon corps : je me suis allongé sur une fourmilière. Je prends le parti d’en sourire :Tu t’rappelles on s’était couchés,Sur un millier de fourmis rougesAucun de nous deux n’a bougéLes fourmis rougesEst-ce que quelque chose a changé ?Couchons nous sur les fourmis rougesPour voir si l’un de nous deux bouge...Voir si quelque chose a changéSacré Jonasz...Je me déplace tout de même en urgence, lorsqu’une fourmi plus téméraire ou plus affamée, se décide à visiter l’une de mes narines.Je me suis surpris à m’endormir et le soleil en pleine face s’est chargé de me réveiller. J’allais partir, mais je ne vois plus la marque, le trait d’Indien jaune et vert qui me guide à l’aveugle... Pourtant, quand je me suis arrêté... Je cherche partout - début de panique -, je me rends vers une ferme délabrée, une porte baille dans un cri, je vois briller le canon d’un fusil... Je me prépare à prendre mes deux jambes plus haut que mon cou.« Vous désirez ? »Le canon du fusil n’était que l’embout d’un arrosoir de zinc.Le charmant papy à l’accent hollandais m’explique avec force détails le chemin à prendre les points de vue, les pièges à éviter. Après un quart d’heure de palabres mon esprit s’envole.« Hein ?- Ou...Oui ?- Vous prendrez bien une petite goutte ? »Une petite goutte, deux, trois, soixante degrés par plus de trente degrés... Je repars avec mon sac à dos et mon mal de tête, je remercie chaleureusement l’homme. En repartant, je butte sur un caillou, le caillou est plus dur que mon orteil, et je tombe le nez dans une touffe de marguerites. À cet instant je me rends compte que je suis en train de vivre une de mes rédactions d’antan. J’avais eu une note respectable. Sauf que dans la rédaction, les marguerites ne puaient pas.Une heure de marche il fait chaud j’ai mal aux jambes, sept kilomètres de faits, encore autant à parcourir. Je m’assois, inspecte le plan, une petite route coupe le circuit en deux. Non. Pas le raccourci, j’ai ma fierté. Je suis assis à l’ombre, autant en profiter pour déjeuner. Je m’étonne de la claque qu’a ramassée le Morgon récupéré dans le Thermos d’eau, et le saucisson sue un peu. Deux cent cinquante grammes de cornichons, la prochaine fois j’éviterai, je les sens encore me brûler les épaules... Je ne touche pas à la tomate. Au mépris de la diarrhée, je bois d’un coup mon yaourt à boire. Sieste. Je repars. La diarrhée prévue arrive, ignorant les vipères, j’ai juste le temps de sauter dans un taillis pour m’abriter des regards indiscrets, même s’il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres. Je m’accroupis en équilibre précaire, pense que je suis définitivement nul en gym ; je me déboutonne, sans regarder le pantalon c’est difficile, mais l’ennemi est tapi sous les feuilles. Les effets aux chevilles, c’en est trop et je bascule. Rouge de honte je reprends la posture champêtre et soudain la cavalerie du yaourt à boire, je ne pensais pas que c’était aussi rapide... Ensuite, et c’est toute la poésie bucolique de la randonnée, s’essuyer avec des feuilles séchées par le soleil qui s’effritent à la moindre pression. Après un quart d’heure de lutte je sacrifie le slip et le remonte avec une poignée de feuilles collées.C’est décidé, je prendrai le raccourci.
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Et si la campagne ?
mercredi 25 février 2009, par
