Assise dans la pénombre de ses appartements, elle attendait patiemment que sa garde personnelle lui amène le traitre. L’arrestation du barde marquait la fin de la vaine résistance des villages voisins. Au bout de toutes ces années, son armée avait finalement réussi à percer les maigres défenses de ceux qui avaient osé s’opposer à son règne. Bien sûr, il y avait eu des morts, mais ces âmes sans noms qui jonchaient le sol qu’elle foulait dédaigneusement du pied n’avaient pas d’importance ; elle était l’Impératrice et tel était le sort de ceux qui allaient à l’encontre de ses désirs. Néanmoins, elle aurait largement préféré que ses fidèles soldats lui ramènent le druide, mais ce dernier avait fui lorsque le vent avait tourné en sa défaveur et il ne restait que le barde à condamner.Machinalement, elle porta la main à son cou où s’accrochait encore le souvenir de Keitha, sa favorite. Ce simple contact décupla sa rage davantage encore. Elle referma son poignet sur l’accoudoir de son large fauteuil et enfonça ses ongles au plus profond du tissu qui le recouvrait, se délectant à l’avance des tortures qu’elle ferait subir au barde avant d’ordonner sa mise à mort.Elle sursauta légèrement lorsque la porte s’ouvrit pour laisser passer le capitaine de sa garde et le prisonnier enchaîné, visage dissimulé sous un sac de toile épaisse.« Qu’on lui ôte son capuchon ! »Les soldats s’exécutèrent. Elle se rendit alors compte de la pénombre dans laquelle était plongée la pièce et qui l’empêchait de distinguer clairement les traits de l’homme qui avait osé la trahir.« Allez quérir des chandeliers ! »Des ordres secs, précis, voilà ce qu’il fallait pour se faire obéir lorsque l’on était une femme assise sur le trône, entourée d’une armée masculine avec des remarques graveleuses accrochées aux lèvres, prêtes à jaillir au moindre signe de faiblesse. Le mouvement qui s’ensuivit lui indiqua que certains hommes de sa garde s’empressaient d’exécuter ses ordres. Elle en fut satisfaite et il ne fallut que quelques instants de silence pesant avant que d’autres chandeliers ne viennent chasser la pénombre environnante.Dans la lueur vacillante projetée sur les murs par les bougies, le visage de l’homme enferré apparut et arracha un cri de surprise à l’Impératrice, son regard rencontra celui impassible du druide et ils s’affrontèrent un instant dans un combat silencieux.« Vous semblez surprise. »Elle contint son trouble et se retint de vaciller.« Que faites-vous ici ?– J’ai préféré laisser partir Scalian et me livrer à sa place.– Scalius. Corrigea-t-elle vivement.– C’est là le nom que vous lui avez donné. Pour ma part, ce barde restera tel que je l’ai connu, ce simple fait n’autorise pas de concession. »Et ce ton-ci n’autorisait pas d’autres répliques que celles des lourdes bottes de fer que portaient les soldats. Le druide fut forcé de se plier devant l’Impératrice malgré les efforts qu’il tenta de fournir pour ne pas perdre la face.« Vous voilà vaincu Loren. Vous auriez dû laisser mourir le barde et vous enfuir. Quel que soit son véritable nom, il est désormais libre au contraire de vous.– C’est là que vous vous trompez. »Dans une pitoyable tentative il tenta de se relever, mais un second coup le força à l’immobilité. Un rictus de profonde satisfaction se dessina sur les lèvres épaisses du capitaine qui songeait déjà à toutes les récompenses qu’il ne tarderait pas à recevoir pour cette prise dont il ne s’était pas douté avant d’enlever le capuchon du prisonnier. L’Impératrice haussa les sourcils, intriguée par tant d’aplomb.« Vraiment ? Et en quoi me suis-je trompée ? J’ai réussi à faire taire votre petite révolution qui durait depuis de trop longues années et vos villages ne sont plus que des tas de cendres au milieu de la forêt. Et voilà qu’au lieu de prendre la fuite vous venez jusqu’ici pour affronter votre châtiment. On dirait que ma victoire est complète ! »Le rire du druide s’éleva dans la pièce faiblement éclairée en des éclats lugubres et puissants qui firent frissonner l’Impératrice bien malgré elle.« En réalité, vous avez perdu beaucoup plus que moi. Bien avant que l’on ne décide de vous envoyer ici, j’ai assassiné votre frère qui, soit dit en passant, était un empereur bien insignifiant. J’ai tué la plupart des espions que vous m’avez envoyés excepté Scalian qui a avoué ses fautes et, plus important encore, les a comprises. J’ai empêché vos armées de marcher sur nos terres en faisant appel à des forces qui vous restent incompréhensibles. Et pour finir, je vous ai pris Keitha…– Il suffit ! Coupa-t-elle d’une voix qui dissimulait mal sa colère. Mes armées ont fini par percer vos défenses, le résultat est le même.– Sauriez-vous m’expliquer cette réussite ?– La puissance de mes hommes…– Pourtant, n’était-elle pas la même depuis le début de cette guerre insensée ? Ne sont-ce pas les mêmes hommes qui sacrifient leurs vies pour faire respecter votre parole ?– Alors expliquez-moi cette victoire puisque vous semblez avoir la réponse Loren ! »Elle croisa avec fermeté ses bras sur sa poitrine et son regard courroucé sembla foudroyer le druide. Il se redressa sans que les soldats ne réagissent. L’Impératrice ne perçut pas la résignation dans les yeux noirs du druide, ni la force étrange qui se dégageait de lui et semblait amener dans cet endroit plus de mystères que ces vieux murs ne pourraient jamais en voir.« Cette lutte était inutile. Il fallait y mettre un terme. En supprimant votre frère j’avais vainement cru y parvenir, mais vous lui avez succédé et nous avons poursuivi dans cette folie. J’ai assassiné ceux qui me paraissaient menaçants, mais j’ai fini par comprendre que ce n’était pas les villageois que je tentais de protéger, c’était ma propre quiétude. Et j’y ai souvent perdu mon âme. Grâce à Scalian, j’ai compris que parfois, la seule issue possible dans un combat tel que le nôtre, est que les deux protagonistes disparaissent. Dans le cas contraire, il y aura toujours quelqu’un pour prendre la relève. Pour en arriver là, me trouver aujourd’hui en face de vous, il fallait que vos armées écrasent ces villages et que vos soldats me prennent pour le barde. Dans le cas contraire, je me serais retrouvé sous la hache du bourreau avant même d’avoir pu vous parler.– Mais vous avez échoué. Je ne vais pas mourir aujourd’hui, Loren. »Le druide soupira, il ne tirait plus aucune gloire à sa propre résistance. Il fallait que cela cesse, quitter le sombre chemin qui l’avait mené jusque là.« Peut-être n’avez-vous pas toutes les cartes en main, Majesté. Je connais vos faiblesses et j’ai su les exploiter. Celle qui était poétesse à votre cour, votre favorite, a enfin ouvert les yeux sur tout le mal que nous avons fait.– Laissez Keitha où elle est ! N’entachez pas sa mémoire de vos mensonges. »Elle s’était faite menaçante et avait fait un pas en avant, imposant sa présence au prisonnier. Loren ne détourna pas son regard lorsque son visage se fendit d’un sourire.Il y eut un mouvement derrière le capitaine, un des soldats s’avança et, parvenu à la hauteur du druide et de l’Impératrice, souleva le casque de fer pour laisser voir son visage.L’expression de surprise qui déforma les traits de l’Impératrice lorsqu’elle découvrit celui de la poétesse y demeura même lorsqu’un poignard transperça ses vêtements pour écarter sa chair.« Pardon ! Murmura Keitha d’une voix à peine audible. »Les mains des gardes se refermèrent avec violence sur elle et l’entraînèrent vers les couloirs. Avant qu’elle ne disparaisse totalement, elle eut le temps de voir le capitaine tirer son épée du fourreau ceignant sa taille pour trancher la gorge du druide. Il avait réussi ; son sang se mêlait désormais à celui de l’Impératrice dans l’obscurité froide des appartements royaux. Loin des principes ancestraux des druides, Loren avait trouvé un autre chemin où le sang se lavait par le sang et il avait emmené Keitha avec lui, ôtant le voile que l’Impératrice lui avait mis sur les yeux et qu’elle avait gardé durant toutes ces années passées à la cour. En y réfléchissant, sa propre ambition l’avait conduit à renier ce qu’elle avait toujours été. Elle avait même changé son nom pour s’intégrer, comme le barde Scalian l’avait fait avant elle. Au fond, elle n’avait pas assassiné l’Impératrice, elle avait rendu leur identité à tous ceux qui marchaient dans les rues de la capitale et qui gardaient au plus profond d’eux la force de leur passé. Et lorsqu’on l’amènerait au bourreau, elle révèlerait son nom : Keitzyn de Mesnilgarde, poétesse ambulante, gardienne des traditions orales, simple maillon dans des siècles d’histoire.Assis sur la plus grosse branche de l’arbre millénaire, il attend. Autour de lui, le vent, les créatures magiques, la faune et la flore ont entonné un chant dans une langue oubliée depuis longtemps par les vivants. Au loin, l’océan se fracasse contre le roc de la falaise, jetant sur la terre les souvenirs d’Avalon. C’est là-bas qu’il l’emmènera tout à l’heure. Le chant se fait plus fort alors qu’une silhouette grise se découpe entre les arbres. Machinalement, il lisse sa longue barbe où s’accrochent quelques gouttes de rosée. Il pourrait le rejoindre, il patiente là depuis la veille, mais celui qu’il attend a besoin de faire ce trajet seul et ses longues années d’existence lui ont appris qu’il faut laisser le temps au temps. Et puis, ils ont tout deux l’éternité devant eux. Alors, il se contente de l’observer.Lorsque la silhouette grise arrive à sa hauteur, il se décide enfin à descendre.« Voilà, je suis prêt. Lance Loren inutilement. »Car Merlin le sait, Merlin a toujours tout su.« N’as-tu rien à saluer avant que nous partions ? »Loren secoue la tête. Il n’y a plus rien pour lui dans cet endroit.« Alors accorde-moi un instant veux-tu ? Je dois faire mes adieux à ce pommier. Il est mon plus vieux compagnon et je ne veux pas qu’il garde un mauvais souvenir de moi. »Loren ne répond pas et observe le vieil homme caresser le tronc noueux de l’arbre. Autour d’eux, le vent s’agite étrangement. Lorsque Merlin se détourne de son compagnon, une larme perle au coin de son œil, mais son visage souriant semble la contredire.Silencieusement, ils prennent tout deux le chemin de la mer. Parvenus à la barque qui doit les mener à leur dernière destination, les créatures magiques cessent de chanter pour monter dans leur bateau de fortune.« Pourquoi nous suivent-ils ? Demande Loren.– Parce qu’ils s’en vont, eux aussi.– Quelle en est la raison ? »Merlin soupire et jette un dernier regard à la forêt.« Tout comme nous, ils ne seront plus utiles désormais. Une nouvelle ère arrive dans laquelle les hommes vont se perdre, détruire tout ce que nous avons tenté de protéger. Ils oublieront jusqu’à notre existence.– Mais nos constructions ne vont-elles pas demeurer ?– La forêt finira par les engloutir.– Dans ce cas, mon geste n’aura pas servi notre savoir ? »Merlin sourit, amusé.« Ton geste a sauvé ceux qui savent encore rêver. Tant qu’il y aura quelques bardes en ce monde, notre savoir ne sera pas complètement perdu. Leurs écritures et leurs voix porteront notre souvenir et feront de nous de bien étranges légendes. »Et les eaux les emmènent dans un silence brisé régulièrement par le fracas des vagues sur le monde qu’ils abandonnent.
Druides
lundi 8 février 2010, par
