Claire… hier…» Bien… Je vous prie de vous allonger confortablement, mettez-vous à l’aise, détendez-vous…» Bien… Maintenant, fermez les yeux et… essayez de vous remémorer votre dernier rêve…» Bien… À présent… parlez.Je suis dans la rue, une rue dallée, rectiligne, dans un vieux quartier… une rue étriquée, enclavée par de hauts immeubles à colombages.Il y fait sombre. Le silence règne. Je regarde mes pieds… et le pavé défile sous mes pas…Un bruit m’interpelle.Je lève les yeux, une fille m’ouvre le chemin.Elle me tourne le dos.Au départ, elle est plutôt loin. Puis d’un coup elle est proche.Au départ, sa marche est plutôt rapide. Puis d’un coup elle s’arrête.Je suis juste derrière elle. Près… J’hume le parfum de fraise qui s’échappe de sa longue chevelure blonde.Elle ne bouge plus. Un pied levé, elle est prête à repartir mais reste statufiée.Sa position est sexy.Je veux regarder son visage. Car ce qu’elle me donne à voir est déjà bien plaisant…Lentement, je commence à faire le tour. J’arrive sur son flanc, elle a tourné la tête, elle fuit mon regard.Encore sa chevelure.Étrange… elle parvient à tourner la tête sans bouger un seul de ses cheveux.L’arrêt sur image est toujours absolu.Je persiste et continu.Face à elle : encore sa chevelure. Étrange…En un bond je passe alors sur le dernier des flancs… inconnu.Et je m’aperçois… que la fille n’a pas de visage. Ou peut-être… mais camouflé sous une épaisse tignasse.» Bien… Dites-moi… Quelles pensées vous traverse l’esprit à cet instant précis ?Que cela est mieux ainsi.Son visage ne doit certainement pas être si intéressant... Et puis je m’en suis vite désintéressé.» Bien… Sur quel point de la situation avez-vous porté votre attention ?Sa jupe.Elle porte une minijupe.Très courte.Ses jambes dévêtues, ses cuisses charnues, légèrement écartées…Voilà sur quoi mon attention fut attirée.» Bien… Développez votre pensée.Sa jupe. Une interrogation me taraude.Sa jupe. Il y a quelque chose sous sa jupe.Elle n’a toujours pas bougé d’un iota.Je vais voir.» Bien… Que peut-il se cacher sous la jupe de cette fille ?Un tunnel.» Bien… Un tunnel. Et y’a-t-il de la lumière au bout de ce tunnel ?Non. Ce n’est pas le paradis.» Bien… Qu’est-ce donc ?... Le purgatoire ? L’enfer ?Non. C’est un tunnel. Juste un tunnel. Sombre, inquiétant.» Bien… Êtes-vous sûr qu’il s’agit là d’un tunnel ? Comment le distinguez-vous d’une grotte par exemple ?Je froisse les ballasts de mes semelles et les traverses me font trébucher.» Bien… Je commence à saisir… Poursuivez.J’avance. J’hésite. Je patiente. Je fais un pas en arrière. À vrai dire, je ne sais que faire… Cela n’a vraiment rien d’accueillant. Puis c’est oppressant, je ne sais pas où se situent les parois, elles me donnent l’impression d’être à la fois lointaines et très proches. Je m’en inquiète mais… sans plus.Le lieu est tiède et humide.Pourtant… la voie m’est ouverte, je le sais… Mais je n’ose pas avancer…Je décide de rester sur place.Le temps passe…Je patiente.Une légère brise se lève. Elle me saisit le bas du dos. Je vibre. Le frémissement achevé, la brise se transforme en bourrasque. Fraîche. Puis en cyclone. Glacial. Si puissant que je dois réviser mes appuis pour garder l’équilibre. Le vent me pique les yeux. Je résiste.C’est étrange car à ce moment, j’ai envie de partir.Mais je résiste. Et je reste.» Bien… Combien de temps avez-vous résisté ?Aucune idée. J’ai oublié.Ce que je sais : lorsque le vent m’y poussera, je partirai.Il vient heurter mon poitrail pour m’éjecter.Je perds connaissance.» Bien… Ici… Je suppose… que vous vous réveillez ?Du tout. Je me retrouve dans une boîte. Une boîte lumineuse. Claire. Toute petite. Mais claire. J’y tiens tout juste assis, en tailleur. Je m’y plais. J’y demeure. Et ne me demandez pas combien de temps j’y suis resté.Trop peu, je crois...Je me suis endormi.À mon réveil, j’étais en ville.» Bien… De retour en ville ? Dans la rue ? pavée ?Oui… Même situation, mais inversée.Je suis en haut de la rue. Il n’y a plus d’immeuble. C’est comme… une clairière. Il y fait doux.Seulement… un vent hivernal me glace les entrailles.Et le claquement de ses talons fait craqueler la glace de mes entrailles.Je ne veux pas me retourner.» Bien… Encore quelque chose de révélateur…De révélateur ?» Bien… Je vous rappelle qu’ici vous êtes chez moi, je pose les questions. Vous tournez le dos à cette femme, à quel moment vous avez cédé ?Jamais.Jamais je ne me suis retourné.Jamais je n’ai même envisagé de me retourner.Jamais je ne me serais retourné.Jamais.» Bien… J’ai saisi. De la rancune peut-être ?…De la rancune ?...Excusez-moi.De la rancune… Oui… Peut-être… Mais elle muta vite en autre chose… À vrai dire, j’ai un tel souvenir, une telle amertume des évènements précédant, que mon rêve initial m’apparaît à présent peint des touches tempétueuses d’un cauchemar effréné. Dans lequel – je vous assure – je ne mettrais plus jamais les pieds. Ni autre chose d’ailleurs…Tout bien réfléchi, non, je n’ai aucune rancune. Je ne lui en veux pas. Pourquoi lui en vouloir ? J’ai passé un très bon moment, avec ses hauts, avec ses bas, avec ses joies, avec ses peines, mais ce fut un bon moment.La platitude lasse… et on tourne la page.Ne serait-ce pas la vie ?Excusez-moi.Je suis resté un temps en haut de cette rue, dans ma paisible clairière…» Bien… Racontez-moi les raisons pour lesquelles vous êtes resté dans cette clairière…Ce fut… Pour le plaisir. Pour soulager un impérieux besoin d’immobilité. Pas une vendetta, plus un jeu sans rancune. Juste un jeu. Pour narguer la personne autour de laquelle j’avais tourné sans qu’elle ne me regarde… narguer celle qui ne put m’offrir qu’un trou béant, un trou où j’avais mes entrées lorsque bon lui semblait – avant qu’elle ne me jette d’un courant d’air – narguer celle qui me laissa seul avec moi-même, seul avec mes pensées, seul avec mon passé, seul avec mon présent, avec ma pente à remonter, ma vie à reprendre en main, mes souvenirs à trier et mon retour à l’entière existence à mitonner…C’était une bonne expérience…» Bien… Heureux de vous entendre le dire…Pas autant que moi.
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