Ève avait un nom à coucher dedans. Christian Brissart
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"R" de Pascal Forbes

Chapitre XXVI & XXVII

jeudi 2 février 2012, par Blackout

Chapitre XXVI
 
Cette fois, les demi-sphères noires ne sont pas là pour les Hommes, à vrai dire, ici, c’est le cadet de leurs soucis, tout fonctionne quasiment de manière autonome, il suffit aux responsables de fournir depuis l’extérieur de la matière première en quantité suffisante pour que les engrenages tournent en un mouvement presque perpétuel. Cette fois, les demi-sphères noires ne sont pas là pour les Hommes. Elles sont là pour les machines. Les caissons d’accélération, les broyeurs, les pompes, les filtres, les containers, le réservoir central. Elles sont là pour permettre de relever au plus vite une éventuelle fuite, un dysfonctionnement de la chaîne de production, un rouage grippé, une vitre fêlée, un conduit obstrué. Tout est transparent. La transparence est un atout dans la recherche des failles, sans parler des détecteurs chromatographes qui à travers les diverses structures analysent la composition du produit et calibrent automatiquement les réglages afin de rectifier les anomalies. Le produit doit être assez épais, mais sans trop. Assez liquide, mais sans trop. Avec assez de grumeaux pour donner une texture, mais sans trop. D’une couleur neutre. Des études poussives suivies d’une méta-analyse à l’échelle de l’humanité ont permis d’ajuster, au plus près des attentes de la majorité, la palatabilité du produit. Il s’est avéré que la simple présence de couleur poussait le consommateur à se représenter la source du produit. Et ne parlons pas des morceaux ; qui au départ, par trop présents, rebutaient irrémédiablement le consommateur. Parfait d’un point de vue diététique, peu salé, peu sucré, faible en matière grasse, riche en protéines, vitamines de tout l’alphabet, oligoéléments comme l’iode, le fer, le zinc, le magnésium, le sélénium, le chrome, le manganèse, le molybdène et surtout le phosphore, le produit se devait de remplir l’intégralité des besoins journaliers en nutriments, et ce, en trois prises quotidiennes, d’une quantité adaptée à la physiologie et au stade de développement de chaque classe de population. Les dosages ne furent pas chose aisée, et dans les premiers temps, bon nombre furent saisis de maux d’estomac, de vomissements, de réactions allergiques, d’anorexies mortifères, de carences en tous genres, et les décès se répétèrent tout au long de la mise en place du système d’exploitation. Une hécatombe. La courbe démographique connut une chute vertigineuse. En fait, celle-ci ne se stabilisa que lorsque la première génération de consommateurs fut éteinte et que l’on décida de ne plus expliquer la provenance exacte du produit.
Celui-ci est pompé depuis un réservoir unique, d’une capacité exorbitante, sorte de grosse marmite scellée par un couvercle d’où des dizaines de conduites s’échappent. Les réserves sont donc conséquentes et permettraient, si un manque de matière première se faisait ressentir, de nourrir un large pan de population pendant une durée suffisante pour renouveler les stocks. Soit environ trois ans. Bien sûr, ceci entraînerait le sacrifice d’une grande majorité des consommateurs au bénéfice de l’élite. Mais la priorité des priorités est de conserver le savoir. Les ignorants n’ont pas vraiment leur place dans ce monde, ou alors, elle n’est qu’accessoire et peut être facilement occupée par un autre.
Les conduites ont un intérêt tout particulier puisqu’elles ont un double emploi. Celles qui pénètrent l’immense couvercle permettent l’acheminement des différents ingrédients des caissons d’accélération au réservoir, où ils sont lentement mélangés par une pale gigantesque, et celles qui s’échappent du fond du réservoir permettent de distribuer le produit final aux divers secteurs de consommation.
Tout cela, sans intervention humaine, afin de minimiser au maximum les risques de filtration d’informations. Des révélations sans véritable précédent, qui auraient des répercussions on ne peut plus néfastes sur la qualité de vie de tous les innocents…
 
Chapitre XXVII
 
Ha… Quelle douleur… Pourquoi je n’arrive pas à rester un « gentil petit garçon sage et prudent » ? Pourquoi je n’arrive pas à le rester au moins assez longtemps pour sentir s’apaiser et disparaître une, juste une de mes douleurs ? Pour voir se refermer juste une de mes blessures ? Pas le temps de cicatriser que j’en rajoute une couche, j’ouvre à nouveau les plaies et en plus, vas-y que je fais du zèle ! Question d’ajouter un peu de piquant dans ma vie ! Foutue galère !
Je tends l’oreille et j’entends un « Hoé !... » métallique se répercuter dans le conduit « Réponds-moi ! Je t’en prie ! Réponds-moi ! »
La procréatrice…
T’es bien gentille, j’aimerais bien te répondre, mais là, je souffre le martyre, toute mon anatomie me tiraille, électrisée… « C’est trop bête ! C’est trop bête ! » A qui le dis-tu ? « Qu’est-ce que j’ai fait ?! Mais pourquoi je t’ai lâché ! J’t’en prie ! Ne me laisse pas ! J’t’en supplie ! Je ne m’en sortirai pas sans toi ! Réponds-moi ! Dis-moi que tu es encore en vie !... » Je vais essayer, encore un instant, j’ai besoin d’un instant de plus pour remettre mon squelette en place, en souhaitant ne pas avoir de morceaux manquants, fuyants, ou plus dans l’alignement… Je suis allongé, sur le dos, mes fesses ont amorti l’atterrissage, toutefois, épaisses comme elles sont, c’est plutôt mon coccyx et mes lombaires qui ont ramassé. D’ailleurs, plus les picotements s’estompent, plus les piqûres s’affirment, tout le bas de mon dos est enflammé, ça brûle méchant. Mes jambes gigotent encore, heureusement, mes bras aussi, je tente de me redresser…
« Aaaah… Aaïïeuuu… » Saleté, saleté, saleté, j’ai tellement mal qu’il me semble être à même de visualiser ma douleur, une représentation mentale omniprésente, comme si mon esprit avait plongé au centre de mon corps, pour visualiser, localiser et diagnostiquer : une fracture du coccyx ? Probable, ce serait le pire des cas. Dans une moindre mesure, un simple hématome - quelle que soit sa taille - serait un meilleur pronostic, croisons les doigts. Trêve de conjectures. J’avais les yeux clos par la douleur et la concentration, je les ouvre et…
Misère… Je suis tombé dans la salle de la réserve de gruau. Immondice… Alors c’est d’ici que provenait cette odeur insoutenable... La salle de production et de stockage du gruau. Mon formateur m’en avait parlé, laconiquement, éludant le sujet avec subtilité pour ne pas que je pose de question. Je connaissais son existence, mais je n’osais y croire, par égoïsme, par protectionnisme égocentré, pour me défaire de ce sentiment de culpabilité, pour m’assurer que je ne participais pas à cette ignominie. Oui, je connaissais son existence, mais j’avais un mal insurmontable à me la figurer. Parvenir à se représenter une telle abomination ne peut être humain…
Effaçons. Où en suis-je ?...
Qu’est devenue la procréatrice ? Son silence m’inquiète. Seul le ronflement de l’énorme pale rotatoire - à la mesure du réservoir - anime quelque peu l’atmosphère. Qu’est devenue ma nouvelle amie ? Son silence m’inquiète. Lui est-il arrivé malheur ? Je me méfie du silence, il précède toujours un mauvais tour…
« Ooohh !... »
Pas grand bruit. Recouvrons le peu d’esprit qu’il me reste…
Autour de moi. L’humidité. La condensation. Assis à accuser le coup sur l’immense couvercle tiède, je suis perdu parmi les conduites. Pleines de gruau chassieux. Qui glisse par à-coups. Avalé par les pulsations funestes d’une pompe à vie. Autour de moi, au-delà de la réserve et à perte de vue, des regards vides, des corps inertes, des peaux grignotées, des squelettes rongés, des restes indéfinissables… Parfaitement organisés en quinconce, étagés en cercles concentriques de tubes translucides de taille humaine, un agencement structuré d’étuis éprouvettes contre-nature, des caissons qui par consensus sont dits « d’accélération » mais que j’appellerai pour ma part et sans euphémisme trompeur : « caveaux ». Je n’ai jamais compris. Arrêtons les appellations métaphoriques et démagogiques, la « vie accélérée », mon cul ! c’est la mort provoquée oui ! l’assassinat organisé, le génocide autorisé par une soi-disant nécessité… « La force des choses fait, mon petit, que nous sommes obligés de nous nourrir de nos congénères ». A l’intérieur de chacun des cercueils transparents, un corps inerte, flottant entre deux eaux dans un liquide jaunâtre, juste relié à la paroi par un gros tuyau qui lui entre en bouche, lui écarte les lèvres au point de lui faire saigner les commissures… « Nous ne pouvions cependant envisager de les servir tels quels lors des repas. D’une part, parce que cette vision en aurait dégoûté plus d’un, et d’autre part, et c’est le plus important à saisir, parce qu’il nous fallait distribuer un repas idéalement adapté à notre alimentation, à nos besoins vitaux, à nos rations quotidiennes… » Les corps sont plus ou moins décomposés, selon l’avancement de leur digestion par le solvant. Des particules se détachent des organismes boursouflés, gonflés par l’engraissage préalable et par la pénétration insidieuse du solvant dans les tissus. « L’osmose permet une dégradation à vitesse croissante, mais identique d’un individu à un autre, à condition qu’ils soient de même taille et de même corpulence. C’est pour cela que nous avons développé un élevage d’individus stéréotypés. Ça facilite la tâche. » Certains paraissent plus petits que la moyenne, plus jeunes, ils ont des squelettes moins développés. « La mise en caisson d’accélération nous permet aussi d’écarter le plus grand nombre d’individus sujets à rébellion ». D’autres, plus rares, paraissent vieux et usés, leur corps et leurs os sont marqués de difformités. « Nous évacuons également par ce biais les corps d’individus trop âgés pour encore être utile à la société ». Se détachent de toutes parts des lambeaux de peau, des lambeaux de chair, des lambeaux de graisse, des lambeaux de muscle, créant des crevasses d’où s’échappent des auréoles visqueuses, du blond au brun, du rouge à l’ocre. Ici, une paupière déchirée, décollée, une orbite attaquée, une pupille nacrée, soulevée, sorte de couvercle ouvert sur l’aquosité, une prunelle grise qui m’observe de biais, son humeur vitreuse déversée en longs filaments pisseux, entremêlés ; là, une joue attaquée, rongée par les sucs, un sourire forcé sur des lèvres désagrégées, une mâchoire presque désarticulée, à peine retenue par deux trois ligaments effilés. A travers l’émail usé des dents le tuyau d’aspiration des contenus viscéraux apparaît clairement. « Les corps sont lentement digérés, jusqu’à réduction complète, c’est-à-dire jusqu’à l’obtention d’une mixture contenant toutes les molécules constitutives, glucides, lipides, protides et autres oligo-éléments. » Les restes pâteux des cadavres en décomposition forment un agrégat aux pieds de chaque caveau, plus ou moins épais et plus ou moins coloré selon l’avancement du processus de récupération : « le conglomérat est ensuite filtré, puis les molécules triées par un système de centrifugation intégrée, le surnageant recyclé, les culots sont séparés selon leur poids et dosés pour obtenir le mélange parfait, aux proportions exactes ».
Un caveau. Une conduite.
Au jugé, plusieurs centaines de caveaux. Donc plusieurs centaines de conduites. Tout un réseau complexe de conjonctions, de mélangeurs broyeurs d’appoints, quelques clarificateurs et épurateurs en finitions, et le gruau est prêt.
Répugnant ? Pour sûr. Sordide ? Pour sûr. Mais que puis-je y faire ?
« Petit ! toujours là ?! »
Elle est toujours en vie ? Une gaieté m’envahit. Etrange phénomène, ô combien inattendu dans une telle situation. Elle est toujours en vie. Quelle joie ! Je me penche pour jeter un œil dans le conduit vertical par lequel je suis tombé, sur le cul. Elle doit toujours être à l’autre bout, là-haut, mais je ne la vois pas, c’est l’obscurité totale, impénétrable, suivie d’un long dégradé de clair-obscur. Rien de distinguable.
« Oui !... Crie-je douloureusement.
- Entier ?
- Oui !... Toujours aussi douloureux.
- Je vais essayer de te rejoindre !... »
J’ai mal entendu, elle est complètement folle, elle ne va pas se jeter dans le vide comme ça, ce serait du suicide !
« …on !... …é haut !... » La dissuasion n’est pas mon fort, et ne plus pouvoir prononcer la moitié des consonnes ne m’aide pas ! Mais pas du tout du tout !
« Je sais ! Je sais ! J’ai prévu de quoi m’arrimer ! Rassure-toi ! Je ne risque rien ! »
Comme j’aimerais la croire…
L’oreille soudainement violentée par des heurts métalliques retentissants, je m’aperçois que ma nouvelle amie la procréatrice a mis son plan suicidaire à exécution. Surprenante, elle s’est faufilée dans le conduit, et je l’entends glisser tout au long de la structure. Sans précipitation.
« Petit ! » J’entends « Petit ! Suis-je encore loin ? Dis-moi ? D’après toi ? A combien tu estimes la distance qu’il me reste à parcourir par rapport à celle que j’ai déjà parcourue ? »
Rien compris.
« Hein ?... Fais-je, d’une perplexité sans fond.
- Où j’en suis dans le conduit ? » Ah…
« A …oitié !
- Comment ?
- …oitié ! » Et pourtant, je me force…
« La moitié !?
- Oui ! » Ouf.
Si elle continue à ce train précautionneux, elle a toutes ses chances ma nouvelle amie, toutes ses chances, c’est plaisant ! Parce que la première perspective ne laissait aucunement entrevoir d’issue heureuse, ou à grand-peine correcte, ou neutre. Je voyais même venir à grand pas une catastrophe, comme d’habitude, un drame, une mort certaine. Je suis défaitiste. Fataliste. Mais la vie ne m’a pas donné le choix après tout, elle ne m’a pas donné assez d’heureuses expériences pour qu’il en soit autrement. Le pessimisme s’est toujours imposé à moi par la force de l’évidence… Ne laissant place à rien d’autre qu’à une série d’échecs, de désillusions et de mésaventures… Or là !... Les faits me prouvent le contraire. La vie aurait peut-être ses bons côtés ? Qui sait ? La vie vaudrait peut-être la peine d’être vécue...
Un glapissement. Je n’ai pas glapi ? Une inquiétude soudaine me saisit les tripes, les secoue. Un crissement de peau sur le métal lisse (le crissement de la brûlure, mon dos s’en souvient) et des petits cris amplifiés par la réverbération. Dans le conduit je vois les jambes de mon amie s’agiter, elle a glissé, elle se débat au bout de son filin de sécurité, et revoilà la fatalité. Pourquoi suis-je toujours pessimiste… ? Elle se retient comme elle peut, frêle balancier humain, mais après un temps d’immobilité, elle lâche prise et dégringole en tapant les parois des mains des coudes du crâne des genoux, tout en tentant désespérément de se rattraper à une prise salvatrice, qui n’existe pas. Je l’observe chuter l’espace d’un chaos de cris et de coups et je m’écarte de justesse, au moment même où de plein fouet, elle vient heurter le couvercle à mes côtés. Sur le dos allongée. Dans un silence de mort, son corps se tord dans des postures tourmentées, ses yeux sont révulsés, parcheminés d’un réseau de capillaires explosés ; les paupières frémissantes, la tête animée de convulsions, elle donne des coups d’occiput sur le couvercle de métal, et de sa bouche grande ouverte, elle semble essayer de happer l’air… sans succès. Quand tout à coup, comme un bruit de clapet qui s’ouvre sous la pression, et le ronflement d’une ample inspiration. Mon amie se gonfle d’air, jusqu’à saturation, puis se raidit, se cambre, crie d’un profond râle guttural, long d’une expiration, et reprend son souffle en haletant. Quelques instants et sa respiration se stabilise, ses prunelles reprennent leur place au centre de ses yeux, se stabilisent aussi, et me fixent :
« Que la liberté est douloureuse… »
Elle respire, elle voit, elle parle, elle est cohérente et fait même preuve de présence d’esprit, son corps est apparemment en un seul morceau et tout bouge correctement. Aurais-je à nouveau - pour changer - émis un mauvais pronostic ? Ça ne m’étonnerait pas, je choisis, je vise, je tape toujours à côté. C’est mon fardeau. Ma guigne. Manque de chance ou manque de jugement. Bref, elle me regarde, je la regarde, elle me sourit, je lui souris. Le fond de ses yeux me parle encore plus clairement qu’une phrase intelligemment construite et intelligiblement articulée. Ses paupières se remplissent d’un luisant sentiment, la joie d’être encore en vie ? La joie d’avoir surmonté un nouvel obstacle ? La joie de me revoir ?
« Ah… ce fut une belle cascade, non ? » dit-elle, interrompant ce moment hors du temps ; et malgré une intense réflexion, je ne suis en mesure de saisir ce qu’elle veut me dire, question de vocabulaire… « Heureusement, mes grosses fesses ont amorti ma chute. »
Les bras en haubans, elle se redresse en grimaçant. Le masque de la souffrance recouvre son visage au point qu’il me serait presque impossible de la reconnaître. Transfigurée plus encore qu’à l’instant de son atterrissage, elle essaie de donner le change en contenant tout ce qu’elle peut. En essuyant la douleur à grand coup de voilage, de gommage de mimiques nerveuses et de neutralité pastichée.
« Ne t’inquiète pas, j’ai un peu mal, c’est tout. »
Ses zygomatiques vibrent par contrainte, par retenue. Tant de tics faciaux. Elle sourit jaune. Sa peau l’est aussi devenue. Jaune. Subitement. Et elle tourne au blême, grisâtre, glauque. Ses lèvres fines disparaissent progressivement, comme aspirées, aspirées par un vide de douleur. Débordent de ses yeux d’épaisses larmes, dégoulinent au creux d’une de ses fossettes, une de ses fausses facettes, l’humain aime les fausses apparences…
« C’est rien, j’ai un peu mal, c’est tout. »
Maintenant assise, elle enserre son abdomen à pleines mains, et ses doigts sont tellement crispés qu’ils pénétreraient presque les tissus – textiles et organiques -, tellement crispés qu’ils pénètreraient presque les chairs. Une épaisse couche de sang sombre et grumeleux se propage entre ses cuisses. S’étend lentement. Fait le vide. A son tour.
« J’ai un peu mal… »
L’entrejambe est une des deux issues possibles de la cage humaine. Pratiquement tout pénètre par l’une des deux, pratiquement tout sort par l’autre. Je m’approche. Examine. Ecarte ses genoux. Et dans ma tête un bégaiement d’effarement : « Ma, ma ma, ma tache ! C’est ma tache ! C’est ma drôle de tache qu’elle a entre ses cuisses, ma tache de naissance en forme d’étoile, c’est mon imperfection, c’est la mienne ! C’est mon exception, la mienne ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut dire qu’une chose, oui une, juste une, ça ne peut signifier qu’une impossibilité, bêtise, sottise ! idiotie certaine qui dans mon optique de chance atypique, continue dans le bizarroïde… Ce n’est pas possible. Non. Pas maintenant. Pas dans cette situation. Pourquoi ?! Pourquoi ?! Pourquoi dans cette situation ?! Pourquoi ?! Mais pourquoi ?! Quel plaisir y a-t-il à retrouver celle qui m’a enfanté maintenant ?! Quel plaisir va-t-on en tirer ? Ce moment je l’ai tant espéré ! Faire sa connaissance, j’en ai tant rêvé ! Mais pas maintenant ! Pas comme ça ! Pas dans ce monde qui fout le camp, qui accumule autant de catastrophes, qui est voué à disparaître, qui n’a même plus lieu d’être. J’aurais tant aimé la croiser un jour de tranquillité, un jour de routine, un jour comme un autre. Un jour où j’aurais pu apprécier, un jour à lendemain, un jour où on aurait eu le temps de profiter l’un de l’autre, mais non, non et non, c’est alors que plus rien ne va, que plus rien n’est certain - en dehors de ma satanée malchance ! C’est alors qu’il n’y a presque plus d’espoir que je retrouve ma mère ! Et blessée ! Profondément blessée !
Mortellement blessée !
Au milieu d’une grosseur bleutée qui recouvre son bas-ventre, un des os de sa hanche pointe sa blancheur rosâtre. Et ça, c’est ce qu’il y a de visible, d’évident, les blessures internes doivent être encore plus sérieuses, des ravages invisibles, des flots d’hémorragie. Ma mère, la malheureuse, n’a aucune chance. Je porte poisse. J’ai sauvé une porteuse, ma mère. Pour rien. J’angoisse. Je l’ai entraînée dans une aventure trop périlleuse pour elle, si fragile. Ma mère va mourir. Pour rien. Ma mère est déjà morte. Morte pour rien, rien que pour moi… J’angoisse. Je suis une calamité. Un catalyseur à malheurs ! Un aimant à désastres ! Je ne mérite pas ! Toute cette fortune dans l’infortune ! Pourquoi suis-je toujours là, en vie, alors que tout le monde meurt autour de moi ! Tout le monde crève et je survie ! Tout le monde ! Tout le monde ! Même ma mère… que je connaissais à peine. Ses yeux se ferment sur mon angoisse, son visage se détend, son dos se courbe, ses bras se relâchent, ses mains s’ouvrent en ma direction, son crâne bascule en avant. Je plonge entre ses bras, les referme autour de moi, me blottis au chaud, et reste là, l’oreille accolée à son torse, essayant de percevoir un battement qui n’est plus. Le temps, à l’envers, s’écoule dans ma tête, je le remonte au ralenti, un doux ralenti, je me vois garçon au chevet de ma petite mère, garçonnet main dans la main de ma petite mère, nouveau-né dans les bras de ma petite mère. Mère, mère, mère… petite mère. Après le réconfort de la chaleur d’une embrassade maternelle, profit infime d’une piètre consolation, après l’oubli total, revient la lucidité. Dure réalité. Lucidité haineuse. Pure haine. Rage incommensurable pour ce monde infecte qui a fini par tuer ma mère. Ma bile s’échauffe, remonte mes veines dare-dare jusqu’à ma tête, qui gonfle, mon sang bout dans ma cervelle, secoue mes neurones, mes idées fusent en tous sens, s’entremêlent, se bousculent, se percutent dans un chaos d’incompréhension. Je me redresse, allonge ma mère délicatement, la touche une dernière fois, caresse sa joue, la raye de ma vie, comme si elle n’avait jamais existé, et me retourne vers mon devenir, cette horrible machine, qui permet à l’engeance humaine de survivre, cette monstrueuse mamelle qui allaite cette monstruosité d’humanité. Enragé, je suis enragé. J’attrape un des conduits d’une brassée et tire dessus, tire jusqu’à faire sauter toute sa visserie, l’arracher de son support, et sous mes pieds, le couvercle semble se dérober, et je décolle, la puissance du jet de pâte qui s’échappe me projette dans les airs avec le tuyau, de larges giclées viennent repeindre l’endroit d’une épaisseur visqueuse et puante. Je vole, emporté, je vole et vois cette procréatrice en bas, je vois tous les regards des morts portés sur moi, je vais dans un sens, puis l’autre, de bas en haut et de haut en bas, bien agrippé, tout autant secoué à l’extérieur que je le suis à l’intérieur, je me laisse aller.
Quand dans une virevolte plus puissante que les autres je suis expédié, insignifiante légèreté, comme un rien de rien vers les caveaux de verre. Vers ce qui, dans l’ordre des choses préservé, aurait dû constituer mon avenir. Pour rejoindre ma véritable place. Celle qui m’était réservée. Parmi les cadavres. Là-bas, je ne ferai plus de mal à personne. Les morts, plus accueillants que quiconque de vivant, je les vois se rapprocher dangereusement : le choc risque d’être rude mais je suis prêt à accepter ce qu’il doit se passer. Je tape violemment le verre d’un des caveaux, la douleur n’est rien, le verre cède et se fendille, casse et se morcelle sous la pression du liquide jaunâtre et pestilentiel qu’il contient. Je me retrouve à l’intérieur, face à face avec un de mes jeunes congénères en décomposition, je barbote en sa compagnie dans la gelée de ses restes liquéfiés. Une nausée, un vomissement. Deux puis trois. J’évite les yeux creux vitreux de l’occupant des lieux, et se faisant je tombe sans surprise sur une écoutille, à la tête du caveau. Bloquée par un simple clapet que je m’empresse de déverrouiller. Bien trop curieux, je pousse alors cette trappe, et…

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