Ève avait un nom à coucher dedans. Christian Brissart
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"R" de Pascal Forbes

Chapitre XXIV & XXV

vendredi 4 novembre 2011, par Blackout

Chapitre XXIV
 
Des demi-sphères noires sont présentes un peu partout. En tout cas, partout où l’œil du commun des mortels peut se poser. Sphères noires toujours présentes. Toujours à narguer le passant, imbues de leur ubiquité, toutes aussi précieuses qu’intouchables. A guetter du haut de leur promontoire. Ou à épier du plus profond d’un coin sombre. Ou à surprendre au détour d’un croisement tentaculaire. Toujours à transir, comme si pénétrer nos existences était pour elles un pur plaisir, un délice...
Même si le superlatif usité demeure faible, il est rarissime - pour qui que ce soit des bas étages - de pouvoir visiter librement les innombrables couloirs de la colonie. Et pour dire vrai, ne dérogent à la règle que les plus grands des grands. Mais alors, quelle est la limite catégorielle entre les plus grands, et les plus grands des grands ? Pour clarifier, chacun des êtres vivant ici est affecté, à l’âge de raison, à un secteur bien délimité. Une fois dans ses quartiers, il lui est strictement interdit de s’aventurer hors de ce secteur sans avoir réclamé au préalable un accord, dûment signé de la main d’un des grands, ou sans avoir une raison que les grands pourraient qualifier d’ « on ne peut plus valable » - et par valable, veuillez prendre la peine d’entendre vitale - comme un incident grave du genre feu ou inondation, ou encore une rébellion ou une épidémie, etc. Les plus grands des grands sont donc ceux qui ont le pouvoir de délivrer ces dites autorisations.
Ici. Là. Par ici. Par là-bas. De ce côté. De l’autre. Dans tous les sens et leur opposé. Suivez les directions indiquées. Il y a bien plus de couloirs que tout le monde des ignorants peut s’imaginer. Autrement plus que dans l’esprit du plus imaginatif d’entre nous. D’ailleurs, le conditionnement éducatif, le formatage que subissent toutes les troupes - de manière plus ou moins poussif selon les différentes classes il est vrai, mais chacune avale sa part de prêt-à-penser, sa plâtrée de préceptes réifiant à ingurgiter sans renâcler -, le systématique calibrage forcené, instauré pour remplir parfaitement les cases, est en grande partie inculqué, et en totalité imposé, pour éviter les déviations de la pensée autonome. Ainsi, la métaphysique ne persiste que dans les idéations d’un des Premiers, celui qui fut par les Premiers préalablement proclamé métaphysicien. Aussi, plus personne en dehors de sa petite personne ne se pose la question de sa position spéculative dans ce monde. Jusqu’au point de ne plus vraiment savoir quelle est sa position tout court, se contentant de suivre machinalement un même parcours, tous les jours sans exception. Une routine labyrinthique bien dessinée, avec des zones numérotées, coloriées dans les teintes les plus adaptées, et desquelles quiconque ne pourrait déborder sans subir le courroux des Premiers.
Dans le dédale grisâtre des couloirs sans fin, les flèches directrices sont presque aussi nombreuses que les demi-sphères. Et si on ne se laisse pas saisir par le vertige qu’elles nous donnent, à nous, les esprits non avertis, ceux qui se hasardent, dans un moment d’égarement, à essayer de les comprendre ; on s’aperçoit confusément que pour la plupart, elles font tourner en rond. Comme ça, personne ne se perd. Même les plus profondément lobotomisés.
Au code couleur des flèches murales vient s’ajouter un certain nombre d’icônes dans les mêmes teintes. Ceux-ci permettent la distinction aisée des zones, des salles, des locaux et autres cabinets dans lesquels chacun doit transiter ou s’arrêter, à un moment donné de la journée.
Bleu, vert, jaune, orange, rouge. Code couleur simpliste. Sites plus ou moins libres d’accès, plus ou moins dangereux. Iconographie des plus faciles à reconnaître : une gamelle et un verre bleu (réfectoire), une chose verte (balade), un fusil jaune (armurerie), un pansement - ou une croix - rouge (pharmacie). Un système des plus faciles à comprendre.
Si on connaît le signe, c’est bon, si on ne le connaît pas, on ne s’aventure pas.
Si c’est bleu, ça va. Si c’est rouge, ça ne va pas.
Et cetera.
 
Chapitre XXV
 
Où suis-je ?...
Mais où suis-je ?...
Je suis derrière la porte de Numéro 1, non ? Derrière la porte de Numéro 1 le fou furieux ?... Je ne l’entends plus. C’est étrange, agité comme Numéro 1 l’était… Sans trop m’avancer, au vu de sa place dans la société, il doit avoir une sacrée mémoire, une présence d’esprit inouïe et une culture sans égale, avec tout ça, il devrait se souvenir sans peine de ma présence derrière cette porte… A moins qu’il ne pense que je sois déjà reparti… A moins qu’il ait définitivement perdu tous ses esprits… A moins qu’il ne soit mort lui aussi…
Et depuis combien de temps suis-je là ? Depuis combien de temps n’ai-je pas bougé ? Depuis combien de temps suis-je pétrifié ? Bouger. Bouger. Bouger, bouger bouger bouger. Il faut que je bouge ! Il le faut ! Et maintenant ! Maintenant j’ai dit !
MAINTENANT !
MAIS JE NE PEUX PAS !
Je n’y arrive pas ! Il faut que je trouve l’énergie nécessaire, il faut que je la trouve cette… Comment disait-il déjà ?... Cette VOLONTE ! Que je puise dans mes ressources et que je fasse preuve de volonté ! « La volonté, c’est la faculté de chacun à déterminer ses actes. » Je n’avais pas très bien saisi la première fois. « Malheureusement, beaucoup ne la considère plus à sa juste valeur. » Puis à force de mises en situation, « car de nos jours il n’y a plus vraiment de choix à faire », j’ai réussi à cerner le concept. « Tout est décidé à l’avance, tout est écrit pour tout le monde. » Ma volonté est à toute épreuve. « Seule la volonté peut tromper la destinée ». Ma volonté ne connaît aucune faille « Seule la volonté permet de survivre dans les situations où tout à l’air d’être perdu ». C’est grâce à ma volonté que je m’en sortirai !
Encore faut-il la trouver ?...
Mon instinct me dicte mes actes. Mais je ne suis pas en présence d’un vulgaire léopard qui préfèrerait se laisser mourir plutôt que de dévorer une charogne. Je suis confronté à la pire des bêtes sauvages, à un être humain, le plus tordu et le plus retors des animaux, l’immobilité risque de me coûter beaucoup plus cher qu’elle ne pourrait me rapporter. Ou elle risque plutôt de me coûter autant que ce qu’elle pourrait me rapporter : La Vie. Il faut que je bouge mes fesses d’ici, et en quatrième vitesse !
J’entends des bruits, un rythme syncopé à base de raclements métalliques, comme les pas d’un homme clopinant qui se rapproche en traînant des pieds sur une moquette de papier de verre. Un instant de flottement et je m’aperçois que cette vibration se répercute en moi, un frissonnement compulsif vient de me saisir la main droite, et se propage à mon bras, mon épaule, mon torse, mon abdomen, mes hanches, mes jambes, mes pieds… Tout mon corps grelotte. Et par sursauts, je sors peu à peu de ma catatonie. Si j’arrive à contenir ce tremblement et à le tourner à mon avantage, je vais peut-être pouvoir me tirer d’ici ! Je tends l’oreille, les étranges frottements s’intensifient, inquiétants, leur source n’est vraisemblablement plus très loin, et bientôt, elle sera tout à côté, et je n’ai pas vraiment envie de connaître la nature exacte de cette source. Je n’ai pas envie de risquer ma si insignifiante existence en me retrouvant face à face avec l’espèce de fou à lier qui occupe ce bureau. Leur Numéro 1 est le Numéro 1 des timbrés oui ! un aliéné plus incontrôlable que tous les camarades de l’élevage qui ont cédé à la folie. C’est vrai, derrière ses grands airs, Numéro 1 est un homme comme les autres, pas plus à l’abri des maladies que les autres, loin d’être immunisé de tous les maux… et tout aussi affecté que tous nos congénères ayant contracté cette pathologie qui demeure invariablement fatale. Mais ce qui distingue Numéro 1, c’est que lui, il a tous les pouvoirs !
IL FAUT QUE JE BOUGE !
En plus - petit détail d’une futilité sans égale - ma vessie et mon colon commencent à faire des leurs, mes organes me rappellent à l’ordre par contractions saccadées. Et vas-y que ça picote, et vas-y que ça pousse à la porte. Il paraît que ce sont des choses qui arrivent lorsque la peur envahit un homme. Je me retiens. A part moi, rien ne s’échappera. Je ne connaissais pas cette sensation. Encore une nouvelle expérience (pas des plus agréables celle-ci).
Je me retiens.
Attends… j’arrive à me retenir ! C’est que je peux maîtriser quelques-uns de mes muscles ! C’est bon signe ! Non ?! Oui ?! Je ne sais pas.
Le grincement se transforme en craquement, et des coups plus ou moins violents viennent accentuer l’impression de danger. Plusieurs nuances d’intensité pour plusieurs nuances d’inquiétude. Une angoisse variable m’envahit. Selon. Quoi qu’il en soit, c’est tout prêt. Encore un moment, juste un, et ça y sera ;
Un moment.
Et ça y est, ça y est, c’est tout à côté, et - à mon grand soulagement… quoique ? - ce n’est pas Numéro 1, il me semble qu’il s’agit de quelque chose d’encore plus important que Numéro 1, c’est quelque chose qui vient de tout autour de moi, c’est prenant, c’est menaçant, je lève les yeux et remarque la présence de tuyauteries, qui courent au creux de l’obscurité résidant le long des murs du couloir, et le bruit vient de ces canalisations, il les anime de mouvements tressautant, et ça ronfle, ça gronde. Toutes grelottent presque en synchronie parfaite. En cœur entre elles et en canon avec moi. L’espace d’un silence, j’ai levé les yeux, a suivi la tête. Peu à peu mon cou se délasse, mes vertèbres craquent, puis c’est au tour de mes épaules, de mon torse, et cætera et cætera. Une fois mes chevilles déchevillées, je me mets en mouvement, je m’éloigne pas après pas, lentement tout d’abord, pour remettre mes articulations d’aplomb, et m’attelle à suivre à l’ouïe les affreux couinements, m’éloignant par-là même du bureau de l’autre foldingue. Mais là encore, je vais me laisser aller à mon instinct, je ne sais pas vers où je dois me diriger, alors j’essaie de m’orienter au jugé.
Puis je peux toujours courir, je peux toujours me démener, batailler pour croiser quelqu’un dans un secteur aussi haut perché… Quasiment personne ne s’aventure ici.
Qu’à cela ne tienne, j’y vais. Le début du trajet est facile à retracer. Par là, par là, encore par là. Nonobstant, je me retrouve très rapidement - au bout d’une dizaine de pas pour tout dire - au beau milieu d’un croisement aux indications fléchées on ne peut plus impénétrables. J’étais au courant de leur existence, même si je n’aurais pas dû l’être. Dans mon ancienne vie, cependant, avec ma capuche en permanence sur la tête - et plus précisément sur les yeux, que j’avais de surcroît baissés - je n’ai jamais pu porter intérêt à ces graphies plus d’un moment furtif. J’en ai bien distingué une ou deux entre deux mailles de tissu desserrées, mais jamais suffisamment et jamais suffisamment longtemps pour en tirer quelque hypothèse que ce soit à propos de leur présence, de leur agencement ou de leur codification.
Sur ma droite, deux flèches, ténues, discrètes. Une orange, une jaune.
Sur ma gauche, une flèche, plus large, plus présente. Rouge.
Je me laisserais tenter par la douceur et la finesse des deux premières. Question de bon sens. J’avance. Même si à première vue la voie a l’air dégagé, j’avance non sans prudence. Droite toute, je longe d’autant plus les murs que le bruit des canalisations est de plus en plus alarmant… Il suffit à présent que je retrouve les escaliers par lesquels nous avons grimpé jusqu’ici. Il suffit, il suffit… c’est tellement facile à dire ! En regardant bien les parois, je crois reconnaître une séquence de plaque métallique particulière, qui contraste avec les autres, un dégradé de trois teintes grises à chaque fois légèrement plus foncées. J’avais noté leur enchaînement en arrivant. Bon repère visuel que voilà ! J’en étais sûr, j’étais sûr que ça allait m’être utile un jour ou l’autre de tout regarder, de tout décortiquer. Avoir l’œil partout. Et ça, même si les choses à regarder et les choses à décortiquer dans ces couloirs sont minces…
Oui, bien minces…
Je n’ai repéré, pour être honnête, que cette séquence de plaques inhabituelles, le reste ressemble à s’y méprendre au reste, tout est fondu dans un tout, rien ne sort du lot, rien ne sort de l’ordinaire, rien ne permet vraiment de se localiser, en dehors des flèches et des quelques icônes qui jalonnent régulièrement le parcours. Bref, les trois plaques consécutives plus foncées que les autres, nous les avons croisées quelques pas après avoir terminé de gravir les escaliers, donc inévitablement, si je continue…
Je tombe sur les escaliers. Et à trop regarder autour de moi (pour moi qui ai toujours été obligé de regarder mes pieds, c’est un pur plaisir… mais attention aux nouveaux dangers !) je manque de tomber dans les escaliers. Je me rattrape à la rambarde - nouveau réflexe bien réglé -, et dévale les marches assez rapidement. Je n’aime pas ces choses, les marches, elles me font peur avec leurs coins pointus qui peuvent blesser, et en plus elles font perdre du temps quand on les monte et elles poussent à la précipitation quand on les descend. De fait, j’arrive bien vite en bas et freine un peu le pas. M’arrête. Sur le mur, la flèche orange, la flèche jaune. Une seringue jaune. Facile, ce dessin doit représenter les labos. Et si ce ne sont les labos, c’est forcément un local en lien avec les labos, un endroit où je pourrais enfin demander mon chemin.
Un brin excité par la perspective, je poursuis ma route… quand tout à coup un choc brutal, et beaucoup plus tonitruant que tous les précédents, secoue la tuyauterie. Un morceau de métal s’en détache violemment, vient heurter une paroi juste à mes côtés et ricoche en un éclat brillant pour finir sa route plus loin, entre les mailles d’une petite grille d’évacuation ou de ventilation, je ne saurais dire.
« Hou… C’est pas passé loin… »
Pétrifié, là, immobilisé une nouvelle fois par l’effroi, je ressens une goutte d’eau et m’étonne... Ce n’est pas possible ?... Puis c’est au tour d’une deuxième goutte d’eau, plus lourde, de venir m’éclabousser, et d’une troisième, d’une quatrième, puis il se met à tomber une sorte de brume épaisse, de l’eau grossièrement vaporisée comme quand j’étais automatiquement nettoyé dans mon box. Mais la source est autrement plus puissante, plus désordonnée, formée de plusieurs jets d’origines espacées, sur différentes conduites, ces écoulements sous pression forment des sortes de douches à l’instar de celles qui précèdent l’entrée des laboratoires, les douches de sécurité. Je suis dessous, je suis trempé, l’eau n’est pas chaude, ni tiède, plutôt froide, même glacée, oui, glacée, alors je ne vais peut-être pas trop m’attarder, c’est un coup à chopper la mort. Alors je poursuis ma route, sors du jet d’eau froide, pour entrer dans un flot d’eau incroyablement chaude, bouillante, je sursaute, bondis, tombe à terre hors du cercle de vapeur, serre les dents pour supporter la douleur, et… elle disparaît, aussi vite qu’elle est arrivée, un peu plus, et je me brûlais sérieusement, comment dit-on déjà ?... Au troisième degré.
Il faut donc que je reste méfiant sur ce point également. Je vois que je suis de plus en plus en sécurité… C’est rassurant.
Eviter l’eau qui fume.
De retour dans une zone moins humide, je sens que je me rapproche de mon but, une pointe inconsciente d’anxiété me pique les entrailles, les perce, les coud entre elles, et va et vient, et resserre fermement la suture et boucle le tout d’un nœud bien solide. L’estomac creusé, je suis saisi d’une nausée presque irrépressible à la vision de la porte d’entrée du labo de neurochirurgie. Pourquoi ? Je connais ceux qui m’attendent derrière cette porte, je connais leur haine à mon égard, je sais qu’il voudrait me voir disparaître, je sais que je joue avec le feu, je sais que les aviser de la mort de leur maître risque de leur donner des ailes, de les encourager à passer à l’acte, mais le tout pour le tout c’est le tout pour le tout. Jamais je ne m’en sortirais tout seul. Puis il est impératif que je prévienne quelqu’un du cercle des dirigeants, et à présent je ne connais plus qu’eux, les autres sont tous morts ou complètement cintrés. Il y aurait bien 86C, le formateur, mais où le trouver ? Je n’ai pas le temps de tergiverser. Sans guide, je ne pourrais jamais me diriger. Sans aide, je ne pourrais jamais être écouté. Pris au sérieux. Il me faut de l’aide, et c’est auprès de mes seuls ennemis que je me retrouve obligé d’en chercher.
Voilà la source de ma nausée.
La porte se profile, qu’un sas à passer, qu’une tenue à enfiler, qu’un code à taper, et je serai fixé.
Je pénètre dans l’antichambre, je vais m’appliquer à respecter la procédure dans les moindres détails, telle qu’on me l’a enseignée, pour éviter de donner à 18 et à 20 des raisons valables pour se mettre en rogne. Déjà que de me revoir aussi tôt risque de les agacer... Et ne parlons pas de la sale nouvelle dont je suis le messager. Trêve d’hésitation. Passons à l’action. Une pression à gauche, la penderie des blouses se développe, une pression à droite, et c’est au tour de la penderie portant les vêtements de 18 et 20. Je me change prestement, replie les penderies, tape le code sur le petit cadran camouflé, et observe coulisser la porte.
Aussitôt ouverte, les regards se braquent sur moi, comme sur une proie, transperçant de leurs crocs débordants de venin le plexiglas de leurs lunettes de protection. 18 et 20 travaillent sur une nouvelle dépouille, le rouge sang qui recouvre leurs gants, leurs manches et le devant de leur blouse contraste avec la blancheur du reste de leur tenue. Une cervelle rosée dépasse d’un crâne décalotté. Je me sens mal, j’ai un léger vertige, manque de m’évanouir, me reprends et dis :
« 8 est mort. »
Les rétines assassines se dilatent et virent à l’incompréhension :
« Comment ? » me renvoie 18, rudement.
Un pas, je finis d’entrer, sous les regards croisés, dirimants.
« 8 est mort, Numéro 1 l’a tué.
- Arrête ! Petit con ! éructe 18. Mais qu’est-ce qu’il te prend !? Pourquoi racontes-tu des sottises pareilles !? Comment oses-tu !? Es-tu devenu fou toi aussi !?
- Non, pas moi, Numéro 1.
- Cesse donc de déblatérer tes insanités !
- Je vous assure que c’est la stricte vérité, voyons, pourquoi irais-je raconter ça sinon ? Quel intérêt aurais-je à faire courir le bruit que Numéro 1 est fou ? Et que 8 est mort !? Je vous le demande ? Qu’aurais-je à tirer de cette situation ?
- Il n’a pas tort 18, souligne 20 avec justesse. Son raisonnement tient la route, pourquoi prétendre que son principal protecteur, et son mentor qui plus est, n’est plus de ce monde ?...
- Cesse de penser 20, ça ne te réussit pas. Ce petit avorton a plus d’un tour dans son sac, souviens-toi de la présence d’esprit dont il a fait preuve dès son arrivée parmi nous, il est roublard, et en cherchant bien, je suis sûr qu’il est encore plus fourbe que moi…
- Non non 18, fait 20, sourire aux lèvres, tu détiens le record absolu dans ce domaine, tu le sais parfaitement, on te l’a assez répété…
- Ferme-là gros niais. Approche 026A, tu vas nous expliquer plus précisément ce qui te fait dire que Numéro 1 est devenu dingue et que 8 s’en est allé outre-tombe…
- Bien (je vais pouvoir m’expliquer), vous vous souvenez de la visite qu’on devait lui rendre avec 8, tout à l’heure…
- Oui, pour te présenter Numéro 1.
- Pas seulement, ce n’était qu’un prétexte pour lui apporter, en toute discrétion, les résultats d’une de ses analyses, des résultats qui prouvaient indéniablement que Numéro 1 était atteint du syndrome de la folie encéphalo-foreuse - selon l’appellation de votre invention.
- Ouais, il est vrai que cette appellation n’est pas très esthétique, tout compte fait. Puis pas très conventionnelle, j’aurais en effet pu trouver mieux et plus adapté. Je suis sûr de pouvoir trouver mieux, et plus adapté. Mais dans la précipitation, avouez que… 8 veut toujours tout, tout de suite. Ah ce 8…
- 18, marmonne 20, vous parlez tout seul…
- Ouais, je sais, je sais, et qui t’a autorisé à écouter ?
- Ça m’apprendra à m’inquiéter… vous et votre ineffable amabilité…
- Rassure-toi, je ne suis ainsi qu’avec les personnes que j’apprécie. Les autres je les démonte, littéralement. »
Là, je commence à me dire qu’il serait salutaire pour ma petite personne de me ménager une échappatoire rapide, alors je ne m’avance pas de trop et reste autant que possible à proximité de la porte.
« 8 était un con lui aussi, reprend 18, toujours dévoué à la tâche qui lui incombait, sans aucune ambition, sans plan de carrière, à s’embourber dans un train-train quotidien lassant, sans lendemain, freinant sinistrement mon ascension, une ascension qui sans lui s’annonçait ô combien fulgurante !... Il a tout foutu en l’air, ce con de 8, j’en arrive à espérer, 26A pauvre cancrelat, que ton histoire est vraie.
- Elle l’est…
- Approche-toi j’ai dit, ne reste pas si loin, comme ça… Nous ne sommes pas des monstres… Nous n’allons pas te manger… » me dit-il, son front bas, ses bras ouverts, ses paumes pleines de sang dirigées en ma direction.
C’est alors que je m’aperçois, malgré moi, malgré mon passé, malgré mes craintes, que je suis en train de m’exécuter sans vraiment savoir pourquoi ; le regard de 18 est étrangement agréable, doux, serein, lui seul me rassure, je ne vois plus que lui, le reste est flou, indécis ; le regard lui, il est net, sûr, il m’exhorte à écouter les paroles qui l’accompagnent, m’incite à me diriger vers ces deux prunelles pleines d’un charme indéfinissable, ces billes noires dans lesquelles je suis plongé, dans lesquelles je me perds, je m’oublie, je me noie…
« Oui, approche, répète-t-il, lancinant, viens, petit cancrelat, approche et assieds-toi là » achève-t-il en me désignant d’un de ses doigts maigrelets un des brancards vides.
Je ne sais toujours pas pourquoi, je suis aveuglément les directives, sans rechigner, comme entraîné, guidé par une force supérieure bienveillante, dirigé par un agréable sentiment de bien-être, de confiance, de paix…
« 20, tu me fais le plaisir d’aller au pas de course vérifier ce qu’il en est véritablement de cette histoire, et s’il s’avère que ce n’est qu’élucubrations, nous enverrons notre ami le nuisible là où est sa place : en vie accélérée.
- Bien 18, je m’y rends tout de suite.
- J’espère bien. »
 
***
 
Un flottement. Un égarement. Une incertitude. Un petit peu d’inconscience. Je me suis assis, puis couché, j’ai accepté sans lutter, je me suis plié à toutes ses volontés, sans vraiment savoir pourquoi. Il en a profité pour me sangler les poignets et les chevilles. M’injecter un produit dans le bras. M’endormir. Contempler mes yeux se fermer, mon visage se biffer d’un sourire béat…
 
***
 
« Tu n’en as plus pour longtemps mon jeune concurrent, toi non plus tu ne me feras pas ombrage, je ne t’en laisserai pas le temps… Tu aurais dû te faire la belle tant qu’il était encore temps… A présent, que ton histoire soit vraie ou fausse importe peu, si tu as menti, direction vie accélérée, si 8 est bien mort et Numéro 1 complètement fou, idem, direction vie accélérée. Alors autant prendre les devants, tu ne me contrediras pas… Je vais t’accompagner en salle de préparation… Une explication s’impose : avant la vie accélérée il y a tout un tas de dispositions à prendre, pour l’enregistrement des données corporelles telles que l’âge, la taille, le poids, et il ne faut pas oublier les préparatifs d’ordre physique, quelques-uns sont certes un peu barbares, mais incontournables si l’on veut respecter à la lettre le règlement et ainsi favoriser le bon fonctionnement de la vie accélérée… »
La porte du laboratoire s’ouvre sur 20, affolé, essoufflé, trempé de sueur et de flotte, derrière lui, la porte du sas ne se referme pas immédiatement, et passe alors, furtif, un homme immense un fusil en main qui crie « A nous maintenant ! Vous allez voir de quel bois je me chauffe ! » 20 s’engouffre, plonge dans le labo, boucle la porte rapidement et s’écrie :
« Numéro 1 a pété les plombs ! Il est totalement déconnecté de la réalité, il est parti à la chasse à l’Homme avec un vieux tromblon et tue toutes les personnes qu’il rencontre ! J’ai eu de la chance d’en réchapper…
- Bien… S’il est seul et qu’il met dix minutes pour recharger son arme, on en viendra vite à bout, tu ne crois pas 20 ? Rien ne sert de paniquer ainsi, tu ne fais que colporter la peur. Même si l’instauration d’un climat de terreur n’entraverait en rien - et bien au contraire - mon plan de carrière, je préfèrerais rester maître de la situation. Numéro 1 ne sera pas un obstacle…
- Si ce n’était que ça, encore… je vous comprendrais ! Mais j’ai la désagréable impression que Numéro 1 s’est amusé en sus à torpiller le système d’arrivée d’eau, et un grand nombre de conduites ont cédé sous la pression ! L’inondation nous guette !
- Mais non, mais non… nous avons un système de récupération prévu à cet effet, tout un réseau centralisé vers un bac de rétention conçu très précisément pour faire face à ce cas de figure… Une fois les réserves d’eau potable épuisées, le problème se règlera de lui-même. Concentre-toi plutôt sur notre devenir. Entrevois les possibilités qui s’offrent à nous, le pouvoir nous attend 20… 2, 3, 4 ne sont que des pions, et ne parlons pas des autres, sans Numéro 1, ils sont perdus, quel intérêt de connaître la littérature, l’histoire, l’astronomie ou la métaphysique, et je ne parle pas de la géologie ou de la peinture ! Nous avons les sciences, les vraies je veux dire, les sciences de la médecine ! Celles grâce auxquelles nous avons pu survivre jusqu’ici, grâce auxquelles l’humanité existe encore et n’est pas prête de s’éteindre ! Le reste importe peu ! Imagine ! Nous allons les réduire à nos ordres sans l’ombre d’une difficulté ! Certains même choisiront la mort par facilité !
- Ça ne me paraît pas si évident…
- Arrête de penser 20, ça ne te réussit pas ! »

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