Chapitre XXIIDes demi-sphères noires ? Ici ? Pour quoi faire ?Ce serait d’un superflu dérisoire…Nous avons encore affaire à une immensité. Quarante pas de long sur vingt de large. Un volumineux local ovale, avec un plafond voûté à structure de métal forgé plein de ramures et de fioritures, à l’image des branchages tortueux d’une plante grimpante, une coupole à l’armature ostentatoirement travaillée, sinusoïdale, toute façonnée vers un point de convergence central. Une architecture grandiose s’il en est, d’une hauteur maximale, à son sommet - là où se rejoignent toutes les poutrelles onduleuses -, d’une bonne dizaine d’hommes. Cet improbable couvre-chef est solidement soutenu par un soubassement circulaire d’un verre très épais - ou alors d’un plexiglas très épais... - segmenté par des colonnes massives, réparties régulièrement sur toute la surface de la présente verrière - s’il s’agit bien là de verre ... - Admettons. A partir des colonnes se développent, vers le centre de la pièce et sur plusieurs pas, de longues étagères vitrées - comme un éclatant rayonnement de savoir - dans lesquelles se retrouve tout le matériel littéraire et éducatif fondamental, plus une collection très étendue d’ouvrages plus épais et complets les uns que les autres. La batterie intégrale d’encyclopédies et autres dictionnaires de références réservés à l’usage des Premiers.Un bureau ovale. Sculpté dans une matière composite. Un matériau compact, mat, opaque, dessinant à sa surface d’innombrables motifs aléatoires, dans différents contrastes de gris, des courbures incertaines, fondues dans la masse, composant un ensemble de dessins hypnotiques dans une gamme de base bicolore variant du noir profond au blanc mâtiné. Tout d’un bloc, posé là comme un roc. Immuable. Massif. Grandiose. De celui-ci jaillit un conduit façonné dans la même matière, greffé au centre du bloc et parcouru de toutes les nuances de gris existantes sur le bureau, en un enroulement progressif fusant du plateau au sommet de l’immense voûte. Le tout bien évidemment centré au juste milieu de la pièce, sur un damier de carrelage si poli et brillant que l’on pourrait croire que personne n’y a jamais posé ses semelles. Vierge de toute rayure, de toute trace, de toute souillure.Derrière le bureau, un trône, un véritable trône, tout argenté, à l’assise bien molletonnée par des couches superposées de coussinets, monté sur des petites roulettes orientables en fonction du déplacement et aux roulements bien graissés, surmonté de larges accoudoirs et d’un dossier plus haut que de raison et inclinable à souhait. Une débauche de moyens pour un confort optimal.Dedans. Fessiers enfoncés. Bien à l’aise. Un homme. Certes plus grand que les autres, certes plus beau que les autres, certes plus âgé que les autres, certes mieux installé que les autres mais néanmoins tout ce qu’il y a de plus humain. Chevelure blonde, coupée au carré, teint clair et sans impureté. Sous ses grands yeux bleu turquoise, une console compliquée – parce que l’électronique a son intérêt - est intégrée au bureau, pleine d’interrupteurs, de boutons, de manivelles, de mannettes, d’aiguilles frémissantes naviguant sur des jauges entre un vert rassurant, un orange inquiétant, et jamais pour l’instant, un rouge alarmant…Chapitre XXIIIAssis, il trône sur le plus volumineux et le plus confortable de tous les sièges existants, devant le plus grand bureau existant, dans le plus grand cabinet existant, au plus haut point d’existence… Au sommet de tout. Ou presque…» D’abord, déconnecter l’ordinateur central, désactiver les cerveaux de contrôle automatique, pour quoi faire ? quoi faire ? Et ben couper l’arrivée d’eau, et clac ! fermer tous les conduits qui alimentent les circuits anti-incendies, puis n’en restons pas là, coupons aussi ceux des systèmes de refroidissement, puis ceux du réseau d’eau courante, puis ceux des canaux de recyclage, puis ceux de la machine à combinaison hydrogène / oxygène. Plus une goutte de flotte ! Ça, c’est facile, pas de connaissance particulière, juste savoir où se trouve - se cache même pas ! - la seule et unique manette qui gère tout, et moi je sais ! Je pourrais même tout stopper dès à présent, pour m’amuser, comme ça, et comme ça, tout serait prêt pour mon baroud d’honneur. Pour ça, rien de plus facile, ça, c’est facile, il me suffit de pousser ladite manette, qui est là, ainsi, clac ! et d’observer chuter la pression dans les tuyauteries sur le pressostat général. Les petites aiguilles frémissantes en deviendraient toutes atones !» Après, lancer l’assaut, faire sauter, exploser, éparpiller, atomiser ! toute la périphérie ! mais seulement la périphérie ! Dans ce simple fait réside tout le génie de mon plan ! Détruire le pourtour en amorçant les ogives direct dans leurs silos, en plus, cette manœuvre prendrait aussi peu de temps que de couper toute la flotte, seulement quelques secondes, une trentaine grand max… Que trente secondes, trente secondes et BOOM ! Le grand BOOM ! Ou BANG ! Oui, BANG plutôt ! BANG ! Le nouveau BIG BANG ! Faire enfin table rase… tout balayer… tout nettoyer, revenir au début, au néant, prendre un nouveau départ, un nouvel élan… Sans compter que je pourrais contempler à loisir sur les écrans de contrôle tous ces cons s’agiter, paniquer, s’affoler, courir dans tous les sens, crier, hurler, brailler, s’époumoner de peur, ne sachant comment agir, et s’enflammer, tous brûler vifs, agonisant dans d’affreuses souffrances, les uns après les autres, les uns sur les autres, des dominos fricotant avec la faucheuse, tous condamnés à tomber, les uns sur les autres, les uns après les autres. Sous la cuisante moisson de la faucheuse. Ma nouvelle amie la faucheuse. Les derniers, je les vois déjà, tambourinant désespérément à ma porte, cuits à point, luttant comme des fous furieux, et moi, j’attendrai un peu, et j’attendrai et j’attendrai, j’attendrai jusqu’à ce qu’ils commencent à s’entretuer, brutaux, barbares, sauvages qu’ils sont dans leur inconscient, j’observerai la part néfaste de l’instinct de survie, et quand il n’en restera qu’un, je lui ouvrirai, et je l’achèverai avec mon auguste tromblon de collection. Juste retour des choses.» Juste retour des choses.» Oui, si je faisais tout cramer, tout flamber dans un beau feu de joie, comme avant, comme au bon vieux temps, pour cette fête… Oui cette fête, cette fête, cette fête… Comment s’appelait-elle déjà ?... La Saint-Jean. C’est ça, la Saint-Jean.» Il n’y a plus que moi pour m’en souvenir… Tout faire brûler dans un grand feu de la Saint-Jean ! Le feu purificateur !» Il me suffirait…» Si j’appuyais sur ce petit bouton alléchant qui me démange tant, à me faire de l’œil, clignotant, ce serait amusant, partir comme ça, en éclat, avec tout le monde, partir en beauté, partir seul mais accompagné, voyez ? Pour ne pas arriver seul aux enfers… Emietter tous ces cons qui m’en demandent tous les jours trop, trop, trop, tous ces cons qui ne pourraient survivre sans moi, sans mes compétences, sans mon savoir, quitte a mourir, autant en emporter un maximum avec moi, l’humanité est une véritable engeance, rien d’autre à dire, une espèce de parasite dévastateur qui a toujours anéanti tout ce qui l’entourait, dévorer, se goinfrer, s’empiffrer, et tout détruire ! Pourquoi je dérogerais à la règle ! Hein ?! Pourquoi ?! Expliquez-moi ?!POM POM POM» Tiens ! quelqu’un frappe à la porte ! Aurais-je déjà mis mon plan machiavélique en route, sans m’en apercevoir ? Ma sombre machination aurait-elle débuté toute seule ? sans m’en avertir ? Sont-ils tous en train de cramer sur pied ? De subir ce qu’ils ont tous mérité ? C’est enfin le jugement dernier ? Ce qui est étrange, étrange, oui, étrange, c’est que je n’ai pas encore entendu arriver les quatre cavaliers de l’apocalypse ! Sont bruyants pourtant ! Ni senti le feu de Prométhée ! Il pue le fenouil pourtant ! Un œil sur les écrans de contrôle, rien ne bouge, non, et derrière la porte ? Peut-être sont-ils derrière ma porte, les cavaliers de l’apocalypse ? Sur leurs montures polychromiques ? Suivis de leur pote Prométhée qui est venu me voler mon feu ? Ma vision est brouillée… Voyons… C’est 8… 8 ?... Le neurochirurgien ? Oui. C’est bien lui. Et qui l’accompagne ? Son nouvel assistant ? Le fameux 026A ? J’en connais un qui doit tirer une tronche de trois mètres de ne plus être le petit privilégié ! Lui qui avait déjà les dents incommensurablement longues, le tout doit être à présent parfaitement assorti ! Mais que me veulent-ils tous les deux ? Pourquoi viennent-ils me voir tous les deux ? Pourquoi viennent-ils tous me voir d’ailleurs, hein ? Sans arrêt ? Pour me demander ceci, ou cela, ou encore ceci, ou un supplément de ration, ou un avantage quelconque, ou une saloperie de broutille, qui broutille plus broutille plus BROUTILLE plus BROUTILLE font que tout part en VRILLE !» Il me regarde à travers la caméra, 8, il me regarde, que me veut-il ? L’ai-je invité à venir me voir ? Ai-je fait ça ? Où suis-je ? Mais où suis-je ? Je suis ? Je suis… dans mon bureau c’est ça ? J’ai invité 8 à venir dans mon bureau ? Pourquoi ?...» Pourquoi ?...J’appuie sur l’interphone : « Pourquoi êtes-vous là ? Pas de passe-droit ! Hein ?! Suffit les privilèges ! A bas les privilèges !- Je viens sur vos ordres Monsieur le raisonnable.- Numéro 1 vous a invité à venir dans son bureau ?- Oui… Vous… Vous l’avez fait. Indirectement peut-être… mais l’ordre était clair. Sans méprise possible. Il fallait que je revienne vous voir dès l’obtention des résultats.- Des résultats. Quels résultats ?- Votre analyse histologique. La biopsie d’hier. Vous vous souvenez ?- Moi, me souvenir ? Bien sûr, je me souviens ! Des souvenirs, j’en ai plein ! Plein plein ! Un trop plein ! Je déborde de souvenirs ! Y en a partout des souvenirs ! Mais moi ! Mais moi !... Mais moi… Me souvenir ?! Mais de quoi ?!- Ouvrez Numéro 1. Ouvrez-moi, voyons ! Il en va de votre santé. De votre vie même. Sans vouloir vous alarmer, la situation est critique, votre état physique est critique. Ouvrez-moi, vous délirez, c’est patent, ouvrez ! Vous risquez à tout moment l’accident vasculaire cérébral, celui qui vous emportera ! Ouvrez-moi !- Oh si vous y tenez tant 8, je ne voudrais pas vous être désagréable, loin de là ! Ne bougez pas ! Non, surtout, ne bougez pas ! Je vais vous ouvrir !- Non, je ne bouge pas… »***Extrémité d’un bras mou et frétillant de soubresauts, membre qui oscille sans raison ou finalité d’un incontrôlable frisson, la main de Numéro 1 est grelottante, comme jamais elle ne l’a été… Toutefois, à ce stade avancé de tremblements compulsifs, il n’y a pas de véritable précédent qui pourrait permettre une comparaison tangible. Un œil fermé, l’autre mi-clos, Numéro 1 vise, bon gré mal gré - avec l’assurance d’un frêle écervelé - le bouton d’ouverture de l’entrée, pour déverrouiller l’accès principal de son bureau. Une pression sur celui-ci - un bouton pas situé bien loin de celui qui devait initier son plan dévastateur - et la porte coulisse.***« Foutue galère… » Aussitôt, 8 se redresse, presque au garde-à-vous, et me met de côté, à l’extérieur du bureau, me poussant du bras à l’ombre d’un pilier de soutènement ; et là, il me fait signe de patienter, bien gentiment, tout ça sans ne plus émettre aucun bruit, pas même un soupir - il est très doué pour ça - ; puis il se faufile, délicat, sans un geste brusque, comme il l’aurait fait en présence d’un animal sauvage...Je tends l’oreille…« Laissez votre nouvel assistant dehors ! Grommelle une voix enrayée. Je ne veux pas me le coltiner ! Déjà que je n’ai aucune envie d’avoir à supporter vos exposés sans fin ! Vous vous doutez bien que je ne suis guère plus en état de me farder les questionnements naïfs d’un gosse en quête de compréhension ! Pas maintenant ! Pas ici ! Pas moi ! J’ai une céphalée éreintante ! si éreintante ! Comprenez-moi ! Et je pressens, oui je pressens que votre présence risque à elle seule de m’horripiler ! et de vite m’horripiler ! Alors le gosse ! Qu’il patiente dehors !- Oui… Monsieur 1… Puis-je m’avancer ?...- Faites, mais attention à vous, attention à ce que vous fabriquez, attention à ne pas trop vous avancer, 8, vous savez, quand vous vous avancez trop vite, et trop souvent, y’a danger, 8 ! Y’a danger ! Je vous connais comme si je vous avais fait !- Mais vous m’avez fait Numéro 1, comme bon nombre d’entre nous…- Laissez couler, 8, c’est encore une de ces expressions toutes faites, vous le linguiste dilettante, vous qui appréciez tous ces vieux aphorismes dépassés, toutes ces maximes qui aujourd’hui n’ont quasiment plus aucun sens… Avec moi, vous êtes servi !… »La porte se ferme, 8 m’a oublié là, dans l’obscurité de mon coin, comme si je n’existais plus. Comme si je n’avais jamais existé. Je me rapproche de l’entrée - ma curiosité me perdra - et plaque mon oreille sur la fraîcheur métallique de la porte.« Je vous retrouve enfin Numéro 1, poursuit 8, vous commenciez à me faire peur… Vous avez des absences peu banales… Vous en apercevez-vous ?... Ça vous arrive souvent de délirer de la sorte ? Ça ressemble assez à de la dissociation ou à de la schizophrénie, c’est encore un des symptômes de la maladie, un nouveau à ajouter à cette interminable liste, qui ne cesse et ne cesse de s’allonger…- Mais enfin 8, de quoi parlez-vous ? Vous divaguez !- Moi ! Divaguer ? Mais je vous parle du mal qui nous décime ! Il y a péril en la demeure Monsieur 1 ! Et il me semble que cette expression de jadis acquiert ici tout son sens, qu’elle correspond on ne peut mieux à la situation actuelle ! Il faut vous réveiller ! Activez-vous ! Reprenez vos esprits ! Nous avons besoin de vous ! Les effectifs d’élevage connaissent des pertes sans précédent ! Et qui augmentent, qui augmentent exponentiellement, c’est grave, très grave ! Bientôt, nous ne pourrons même plus subvenir à nos besoins alimentaires, sans parler de toutes nos espèces animales, que nous mettons de côté par obligation, forcés de les écarter et inévitablement, de les oublier, et qui disparaissent à tout jamais, faute de nourriture !- Mais enfin 8, de quoi me parlez-vous ? Au dernier sommet encore, tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles ! Pourquoi tout se serait aggravé tout à coup ?- Il en est de vous comme des autres sujets atteints, Monsieur 1, la maladie est latente, et elle foudroie inopinément, sans prévenir, et sans aucune autre forme de jugement. L’ennuyeux, c’est qu’elle semble avoir affecté notre population à un moment très précis et que la durée d’incubation s’achève.- Quand ?- Pardon Monsieur 1… Quand, quoi ?- Savez-vous quand ce monstre sournois s’est insinué en nous ?- Nous sommes sur le coup, j’ai lancé il y a quelques temps une culture in vitro pour observer le développement et la vitesse de colonisation des cellules nerveuses par la molécule incriminée.- Une molécule ? Ce n’est pas possible ! Vous faites erreur, une molécule isolée ne pourrait engendrer tant de ravages ?- Détrompez-vous. Il est évident que les résultats sont fiables à cent pour-cent, selon le protocole, nous avons tout d’abord analysé tous les échantillons, et vérifié, plutôt deux fois qu’une, s’il s’agissait d’un vecteur classique de type bactérie ou virus… Partant, les résultats nous ont amenés à penser que cette chose était plus résistante et plus tordue que tout ce que nous avons pu rencontrer jusqu’à présent. Tout ce que je suis capable de vous assurer dans l’état actuel des choses c’est que l’évolution de la maladie est de longue haleine, et que la contamination ne date pas d’hier.- Assez de ces vagues conjectures ! Je veux des résultats précis, et je les veux à l’instant même où vous les aurez !- J’ai déjà une petite idée. Une estimation rapide, selon les données recueillies depuis le début de la culture, et évaluée par extrapolation…- Je vous écoute.- Cette estimation ferait coïncider à peu de chose près la contamination avec la mise en place du nouveau système d’alimentation…- Une intoxication alimentaire généralisée ?- Bien pire…- Quoi alors ?! Quoi ?! QUOI ?! Je veux savoir quoi ?!- Un abominable concours de circonstances, une molécule qui existe déjà dans notre organisme sous une configuration précise, qui évolue et se structure différemment on ne sait pourquoi, on ne sait comment, et qui devient invariablement mortelle, irrévocable sentence d’un je-ne-sais-quoi, d’un rien de fatalité, aussi coriace qu’impalpable, une nanoparticule de poison, un quelque chose de l’ordre de l’infiniment petit et de l’infiniment puissant. Insaisissable. Létal. Voilà tout ce que l’on peut dire du vecteur de cette pathologie…- Pour l’instant !- Oui. Mais je crains fort qu’il faille rapidement prendre une directive de mise en quarantaine stricte à l’encontre de toute personne présentant le moindre signe, la moindre anomalie comportementale, aussi minime soit-elle. Tout ce qui peut paraître anodin sur le moment peut vite tourner au désastre. Un chaos cognitif pouvant transformer littéralement l’homme le plus joyeux en un suicidaire à cran, le plus sage en une bête assoiffée de sang.- Je comprends.- Vous me rassurez. Vous me rassurez vraiment. Ça va me faciliter la tâche. Ainsi, vous comprendrez aisément qu’il est de mon devoir - bien que cette alternative ne m’enchante aucunement - de vous enjoindre dorénavant à rester confiné dans votre bureau… pour le bien-être de nos concitoyens.- Assigné à résidence ?- En quelque sorte…- Comment ça, en quelque sorte ?- Ce n’est pas si simple… malheureusement. Je vais devoir vous désinvestir de tous vos pouvoirs, vous retirer toutes possibilités de nuire de quelconque manière à toute ou partie de la population, notamment vos nombreux accès aux divers systèmes de sécurité, aux centres de contrôle, aux armements militaires, et à tout le reste… Je suis navré…- Donnez-moi le temps de faire le point… Si j’ai bien saisi tout ce que vous venez d’innocemment déblatérer en bloc, vous avez la ferme intention, à vous seul, de m’évincer, de me déposséder, de me spolier de toutes mes prérogatives et de m’enfermer à double tour loin de toutes mes ouailles ? Et de me laisser dépérir ainsi, isolé comme le pauvre bougre atteint de je ne sais quelle maladie honteuse ? Tout ça pour, si ça se trouve, une fâcheuse erreur médicale ? Une potentielle bourde qui va me coûter…- C’est tout ce que je vous souhaite, vous ne pouvez savoir à quel point j’espère m’être…- Fermez-la ! Je vous ai laissé vomir votre tombereau d’inepties sans broncher ! A mon tour maintenant de me défouler ! Vous allez en prendre pour votre grade ! Laissez-moi vous rappeler que vous n’avez pas avancé d’un poil dans vos recherches depuis… je ne saurais dire, une éternité ! Pas le moindre centimètre de parcouru vers un semblant d’explication concrète ! A vrai dire, en tenant compte de vos dernières données, depuis que cette maladie a fait son apparition dans nos rangs, vous n’avez pas été foutu de trouver un remède quel qu’il soit ! Un placebo aurait été une avancée extraordinaire au vu de vos résultats actuels ! Tous vos patients sont morts ! des suites d’aussi abominables qu’interminables agonies dignes des plus affreux châtiments corporels d’antan !- Enfin, j’ai tout fait pour….- Jusqu’à présent vous n’avez officié qu’à l’établissement d’une liste improbable de symptômes ! même pas exhaustive ! C’est délirant ! Vous êtes d’une inefficacité pathétique ! Moi qui vous estimais tant ! Aujourd’hui, vous ne m’inspirez que du mépris ! Vous me dégoûtez ! Un peu plus et je vous haïrais ! C’est pour cela que je ne veux plus vous voir ! Je ne veux plus rien avoir à faire avec vous ! Vous êtes viré ! Je vous démets de vos fonctions ! Je fais tout de suite mander la garde qu’elle vous balance au cachot le temps que je décide de votre sort !- Pour votre bien Numéro 1, écoutez-moi, obtempérez, pliez-vous à mes suggestions, c’est la meilleure des solutions, reconnaissez que vous avez changé d’attitude du tout au tout ces derniers temps… Vous qui étiez si raisonnable !- Je suis toujours le même homme, je suis toujours Monsieur le Raisonnable, et je le resterai jusqu’à la fin ! En tout cas, et soyez-en sûr, parce que je vous le garantis, jusqu’à votre fin ! Vous avez entendu ! La VÔTRE ! Puisque cette dernière va avoir lieu bien plus tôt que ce que vous vous imaginez ! Vous pensez bien que je ne vais pas vous offrir une nouvelle occasion de fomenter un putsch à mon encontre ! »Un des deux hommes bouge brusquement, un craquement précède quelques pas, et :« Que faites-vous Monsieur 1 ?! Vous avez perdu la tête ! Vous êtes devenu complètement fou ! C’est pire que ce que je pensais ! Posez cette arme ! Je vous en adjure ! Vous ne pouvez pas vous dresser en juge, partie et bourreau !- Ha tu vas y goûter aux plombs de mon tromblon ! Traître ! Ta félonie ne restera pas impunie ! »Des pas plus pesants percent l’épaisse couche de métal.« On ne bouge plus 8 ! Et on se retourne gentiment, les mains derrière la tête ! Pas la peine d’essayer de vous enfuir, je ne suis pas si stupide, j’ai verrouillé la porte ! Constatez, oui constatez la présence d’esprit ! Epatant non ?- Je vous en prie… Faites un effort de réflexion… Sans moi, vous perdez tout espoir de vous sortir de cette regrettable crise… Je vous en prie, je vous en supplie, faites preuve de bon sens, non d’un chien ! Vous savez que je suis le chirurgien en chef ? Que si je venais à disparaître, un grand pan de savoir-faire et de pragmatisme disparaîtrait du même coup ! Vous ne pouvez pas vous permettre cet écart de conduite, je suis indispensable à notre société !- Cessez ! Cessez de me dire ce que je peux me permettre ou pas ! Ici, j’ai tous les droits ! Alors… préférez-vous mourir les yeux ouverts ou les yeux fermés ?- Je vous demande pardon ?- Vous plairait-il de m’observer vous exécuter ?- Comment ?- Estimez-vous heureux, vous aurez une mort rapide et indolore ! »Il faut que j’intervienne, je ne peux pas laisser Numéro 1 se débarrasser ainsi de mon maître, c’est mon protecteur après tout, l’assurance de ma survie, s’il venait à disparaître, moi aussi je serais cuit. Quand je repense à cette pression psychologique qu’a immédiatement instaurée le reste de l’équipe, sorte de surcharge d’inexpliqué, d’inexplicable, qui me pèse et compresse mon petit esprit encore naïf en partie. J’ai du mal à me figurer ce qu’il adviendrait de moi. En terme de relationnel, je n’ai pas été accoutumé à une telle proximité, voire promiscuité, alors, quels sont les comportements normaux ? ou anormaux ? Quelles attitudes un homme gentil adopte ? Y a-t-il de mauvais côtés à la gentillesse ? Je pensais que de prime abord, deux êtres ne se connaissant pas, ou juste par le biais d’une présentation préalable, seraient gentils l’un envers l’autre. Ou si ce n’est gentils… neutres au moins. Mais est-ce une vérité ? une réalité ? ou fais-je fausse route ?« Non, Numéro 1 ! Enfin ! Tout le monde vous appelle le Raisonnable, ce n’est pas pour rien ! Admettez que l’acte que vous êtes sur le point de commettre est totalement illogique, délirant, vous allez abattre un maillon indispensable à votre santé, à la santé de votre société, et sans plus de raison qu’une suspicion saugrenue de coup d’état ! Si quelqu’un avait voulu vous abattre, depuis le temps, il l’aurait fait, et je suppose qu’il s’y serait pris autrement qu’en entrant dans votre bureau, sur rendez-vous, entièrement désarmé et à votre merci !- N’essayez pas de m’amadouer 8 ! Je n’aurai aucune pitié ! Je n’ai pas de pitié pour les traîtres ! pour les terroristes ! pour les assassins !... »Je me décide, décolle mon oreille, me recule dans l’obscurité, à distance de trois pas d’élan, et je fonce vers la porte, bondis sur la poignée, appuie, un cliquetis, un grincement, mais rien ne bouge, pas même la poignée, et pour moi : un aplatissement lamentable sur le fer blanc, une face étalée, éclatée, une langue déployée et pendante, une douleur saisissante, un échec cuisant.Alors qu’à l’intérieur : une explosion.« Une fois pour toutes, c’est une bonne chose de réglée ! Il fonctionne encore ce vieux machin métal et bois qui tombe en ruine ! Il est à mon image ! Tout aussi antique qu’efficace ! Il vous en bouche un coin non ? Encore une expression à la con ! Navré, vous ne pourrez pas la noter ! Vous voilà éparpillé ! Ce type d’arme éparpille ! Pas comme ces lasers qui percent et cautérisent au passage, blessent sans tuer ! Le résultat est un peu plus sale certes, plus désordonné, plus brouillon ; mais sans cervelle, vous allez beaucoup moins bien pouvoir ourdir vos conspirations, mon cher 8 ! J’ai bien fait de conserver ce tromblon parmi mes lasers dernier cri, je savais qu’il allait reprendre du service ! Grâce à lui, je n’aurai plus à supporter votre charabia insensé, attendez que je règle le compte de tous les autres et vous aurez peut-être droit à des funérailles dignes de ce nom ! »Et dans la douleur diffuse du choc, moi, petit garçon esseulé, je m’aperçois : non ! Trop tard ! Il est trop tard ! Merde ! 8 est mort ! Merde ! Je me retrouve seul ! Merde ! Je me dois de réagir promptement et judicieusement, la réflexion est de rigueur, plus que jamais, penser. Penser. Penser. La priorité serait donc de… de prévenir quelqu’un, en premier lieu. Qui ? Et où ? Où trouver quelqu’un ? Jusqu’à présent je me suis contenté de suivre mes guides, je ne connais pas le chemin, juste l’itinéraire qui me permettrait de retourner là d’où je suis parti. Du laboratoire. Et qui vais-je retrouver dans ce putain de laboratoire ?Foutu merdier !
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