Ève avait un nom à coucher dedans. Christian Brissart
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"R" de Pascal Forbes

Chapitre XVIII & XIX

vendredi 5 août 2011, par Blackout

Chapitre XVIII
 
A priori, pas de demi-sphère noire ici, ou alors seulement aux endroits les plus stratégiques, là où se trouvent les accès cachés aux locaux techniques. Pour veiller au sérieux des personnes qui s’occupent de la maintenance, des Veilles à tout faire, et vérifier par là même qu’aucune personne extérieure à ce service - bien spécifique - ne s’y aventure. Donc peu ou pas de demi-sphères, à moins que la faible luminosité ambiante ne couvre de sa patente abstrusion leur apparente inquisition. En effet, derrière les quelques volets d’accès bien dissimulés, se développent de sombres et étroits couloirs éclairés par de faibles loupiotes, une série fadasse tout du long distribuée de manière régulière. De sombres couloirs étriqués aux plafonds très bas, juste assez larges pour s’y glisser de biais et juste assez hauts pour y avancer fortement recroquevillé. Courent sur les parois toute une série de canalisations, de tuyauterie de tous calibres, de câbles, de chaînes, d’engrenages, de rails, toute une machinerie alambiquée dont l’utilité variée s’étend de l’évacuation des déchets organiques au transport de substance nutritive (notre bouillie grisâtre). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sont pas ici les câbles qui suivent les couloirs mais bel et bien les couloirs qui suivent les câbles, si bien que le sol de certaines de ces coursives prend des allures de longue langue tordue ou dressée, pivotante, bombée ou encore pendante. De fait, d’une extrémité d’un couloir, il est impossible d’en distinguer l’autre extrémité. Il est même fortement déconseillé de regarder au loin sous peine de ne pas repérer un couloir vertical qui plonge subitement pour suivre une quelconque canalisation et ainsi mourir sans ne rien voir venir ; ou tout simplement de ne pas localiser un virage de tuyauterie à même le sol, dangereux faisceau d’obstacles qui fait barrage aux mouvements, en bref une sorte de marche qui mal appréhendée pourrait sans nul doute faire très mal.
Dans ces coursives, un regard bas et une attention de tous les instants sont deux attitudes à respecter scrupuleusement afin d’éviter tout accident.
Ces conseils suivis à la lettre, et si la malchance ne joue pas de vilain tour, il n’est toutefois pas exclu de pouvoir parcourir un couloir technique d’un bout à l’autre sans incident notoire. Quelle absence de surprise alors de découvrir quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que la sortie d’un couloir ne mène qu’à l’entrée d’un nouveau couloir, un peu plus bas ou un peu plus haut, selon le sens dans lequel le premier fut emprunté. La persévérance est alors de mise, et la curiosité de l’aventurier en quête d’une découverte extraordinaire joue aussi un rôle essentiel. Après bien du temps passé à arpenter ces couloirs, il arrive alors parfois (la fois sur cent) de tomber nez à nez avec la source d’où s’échappent certaines de ces innombrables conduites, ou le dernier endroit où elles pénètrent. Aussi, la trouvaille d’un tel site relève du miracle et promet tout une cascade de révélations, allant de l’exploration inespérée d’un lieu tout à fait mystérieux à l’élucidation d’une énigme vieille comme le monde, en passant, bien sûr, par la localisation d’une vulgaire fosse sceptique, ce qui est - avouons-le - nettement moins enthousiasmant…
 
Chapitre XIX
 
Nous avons frappé. Mais personne n’a répondu.
Pas âme qui vive.
 
Bombé. Mon ventre est tout gonflé de vide. C’est que je n’ai pas vraiment mangé depuis… depuis je ne sais combien de temps. Depuis le dérèglement des automatismes de mon box. J’ai tout juste avalé quelques bouchées desséchées de mousse textile du capiton, pour tromper la faim…
Je suis ballonnée. Mon ventre moufte, il gargouille, il grouille comme s’il était abondamment garni, comme s’il était rempli - que dis-je rempli - comme s’il débordait d’un tas de vermisseaux remuants. Excités par je ne sais quoi. Peut-être par ce sol mouvant qui monte et qui descend, qui tourne et retourne, qui ondule dans tous les sens, et ces parois qui se resserrent à mesure que l’on avance, et ce plafond qui descend à mesure que l’on avance, et cette oppression qui m’étouffe à mesure que l’on avance. Qui vient s’ajouter à l’oppression que subissent mes tripes. Tous les membres survivants de l’espèce de mon ami le ver se sont sans doute donnés rendez-vous en lieu sûr et n’ont rien trouvé de mieux que de se regrouper dans mon estomac ; entassés là-dedans, je suis sûre qu’ils partagent un agréable moment ensemble, en sécurité, en communauté, et surtout, sans l’effet néfaste de ce sol qui monte et qui descend, qui tourne et qui retourne, qui ondule dans tous les sens, non oppressés par cette vision traîtresse, bien au contraire, je suis sûre qu’ils s’amusent. Comme je les envie… Remarque, j’ai la nausée, je ne suis pas en sécurité, je ne m’amuse pas vraiment, mais au moins, à présent, je ne suis plus tout à fait seule… J’ai l’enfant pour me tenir compagnie. Même si le petit reste silencieux, sa présence n’est pas négligeable, et loin de là, quel fabuleux cadeau après tout ce temps passé sans l’ombre d’une visite, esseulée dans mon box, dans cette pesante pénombre qui n’a fait qu’aggraver la sensation d’isolement... Aveuglément, je continue à le suivre, le gosse, au pas de course au travers de l’obscurité ambiante, toujours dans cette position recroquevillée, pour ne pas me cogner la tête au plafond si bas. Je me laisse guider par ce petit être frêle, d’apparence si fragile. Main dans la main. Ce seul contact humain m’envahit d’un bien-être qui n’a connu nul pareil dans ma piteuse vie de pondeuse. Pondre… Quand une question étrangement agréable : « est-ce mon enfant ? » vient tout à coup secouer mon esprit déjà branlant. C’est vrai, c’est peut-être l’un de mes enfants ? Qui sait ? Il me ressemble, il est maigre et son teint est laiteux. Ses mains sont fines comme les miennes. Ses pieds sont fins comme les miens. Sont crâne est chauve comme le mien. C’est peut-être un des mes enfants, c’est peut-être un des miens… J’en ai conçu dix-huit.
Mon jeune guide semble fatiguer... Il se retourne vers moi et plonge ses yeux gris dans les miens. Ses yeux sont gris. Peut-être que les miens le sont aussi. Je n’ai jamais eu l’occasion de pouvoir les regarder...
« De quelle couleur sont mes yeux ? Je demande, tellement inattendue que j’en arrive à lire une profonde surprise au creux de son regard blême…
- Heu… ? …ont gris. »
C’est bien ce que je pensais. Ce peut être un de mes enfants. Ce peut être un de mes fils… Haletant, il s’agenouille et me fait signe de la main de m’asseoir sur un étroit rebord métallique, éclat brillant relevant la noirceur dans laquelle baignent nos jambes jusqu’à mi-tibias. Puis il vient me rejoindre sur cette plaque froide qui - tout du moins un instant - nous tiendra lieu de banc. Bien que déjà assis côte à côte, j’ai l’impression qu’il souhaite se rapprocher encore. Qu’il hésite. Certainement pour trouver un peu de chaleur humaine… Mais il n’ose pas. Certainement n’a-t-il que peu connu de chaleureuse gentillesse ou de réconfort bienveillant dans ce bas monde. Ce serait pourquoi il n’oserait pas. Son petit corps est si glacé, aussi glacé que le métal sur lequel nous sommes installés. Il tremblote. Il frémit. Il frissonne. Je glisse mon bras autour de son cou et lui fait comprendre qu’il peut s’appuyer tout contre moi pour se réchauffer. Ce qu’il se décide à faire après un court instant d’indécision… Il vient se coller, se pelotonner, il vient blottir sa tête au creux de mon cou. Je le serre dans mes bras. Je sens son petit cœur battre la chamade dans sa cage thoracique animée d’insensées saccades respiratoires.
Qu’a-t-on pu lui faire subir ?
Je sens les vagues d’air chaud qu’il expire glisser le long de ma peau. Et j’en ai les poils qui s’hérissent. Et je le serre de plus belle. De ses bras maigrelets l’enfant a aussi décidé de m’enlacer et il me serre à son tour. Fermement.
Quel genre d’Homme peut avoir maltraité un garçon d’aspect si inoffensif ?
Et nous sommes tous les deux là, au milieu de nulle part, dans le noir de l’inconnu, prostrés comme deux vulgaires bêtes sauvages effarouchées par un environnement étranger, ou pourchassées par un prédateur affamé, qui profitent d’un moment de répit pour se reposer, dans la douce assurance d’une accolade sincère. Je revois les images de chasse diffusées au sein de mon box, dans un autre temps maintenant, je revois les pauvres proies de ces maniaques de la gâchette, après une course des plus effrénées pour se sauver des griffes de ce redoutable prédateur qu’est le chasseur, je revois la pauvre lapine et toute sa portée qui, une fois complètement acculées dans un éboulement de rochers, piégées entre des blocs bien trop hauts pour être franchis, tous blottis les uns contre les autres, dans les feuilles mortes, les yeux écarquillés et le museau frétillant, avaient tout le loisir de voir venir leur fin. Dans notre cas, je n’ai toujours pas vu de trappeur, de carnassiers, ni de source de danger quelconque, mais une chose est sûre : nous fuyons. Alors nous devons fuir quelque chose de concret…
Mais quoi ? Ou qui ?
Le long de ma nuque chemine une sensation de fraîcheur, ça serpente lentement, à l’égal d’un filet d’eau ténu qui coulerait à la surface de ma peau… Je ne m’en inquiète pas, non, pas plus que ça puisque c’est tout prêt de la tête de l’enfant, et si c’était quelque chose de dangereux, il réagirait. A moins que… Dois-je me méfier de lui ? Après tout, je ne sais pas d’où il vient, je ne sais pas ce qu’il veut, où il m’amène, peut-être est-ce un piège ? Dans lequel je me jette à pieds joints ?...
Alors ce serait un piège foutrement sophistiqué !
Sans tarder, je vérifie - pour en quelque sorte me rassurer - la nature exacte de cette impression, peut-être serai-je fixée à propos des intentions du garçonnet, je n’aime pas rester bercée par une interrogation qui meut une continuelle inquiétude. Je touche ma nuque et constate tout d’abord qu’il s’agit bien d’un liquide, relève la tête du gamin, plonge à nouveau dans le gris givré et miroitant de ses yeux… Ses yeux qui selon toutes vraisemblances débordent de larmes. Pourtant, en même temps… il sourit ! Des larmes accompagnées d’un sourire ? Seraient-ce des larmes… de joie ? Je ne connaissais que les larmes de douleur, moi, que les larmes qu’il m’a été donné de verser lors de mes différents accouchements. Il existerait alors des larmes de joie ? Le bien-être provoquerait une certaine forme de pleurs ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça signifie que l’enfant se sent bien avec moi ? Il se sent bien dans mes bras ? Cette embrassade lui procure du bonheur ? Je le rassure ? Le tranquillise ? Je ne m’en savais pas capable…
Les yeux béats, la face humide et salie de dégoulinures poisseuses, il se détache de moi, doucement. Sans trop s’éloigner, il se met à fouiller dans une des poches de sa tenue, il y furète un peu de sa main et sort un petit fruit orange très abîmé.
« C’est un a-icot, s’ingénie-t-il à articuler correctement. C’est bon…
- C’est pour moi ?
- Oui, c’est bon… mange…
- Ho, c’est trop gentil… il y a une éternité que je n’ai rien avalé… Et toi ?
- En ai autres… » ajoute-t-il avec un large sourire.
Alors que je contemple l’offrande, toute une flopée de fruits déboulent de je ne sais où. Ils s’échappent et disparaissent au fond de l’impénétrable obscurité dans laquelle baignent nos pieds. Va savoir comment il s’est débrouillé pour caser tant de ces choses dans si peu d’espace. Il n’était déjà pas très épais le petit, mais là, je perçois toute l’ampleur de sa maigreur. Puis un moment de relâchement et mon regard glisse sur mes avant-bras, et je constate à mon grand désarroi que je ne suis guère plus épaisse… Depuis combien n’ai-je pas fait un vrai repas ? Et depuis combien n’ai-je pas goûté à un fruit ?
Depuis ma dernière grossesse. Ça fait un bon bout de temps… Même si le souvenir est assez clair en mon esprit pour me pousser à penser que c’était hier… Dans mon lointain passé, ceux qui s’occupaient de surveiller ma gestation avaient pour habitude de m’offrir quelques fruits lorsque j’étais enceinte. Pour le bien de ma progéniture, argumentaient-ils. Ce fruit me rappellera sans doute le bon vieux temps… quand je servais encore à quelque chose…
Une odeur sucrée m’arrive aux narines. Saisit mon visage. Je m’imagine la douce et tendre et goûteuse chair glisser sur ma langue... La salive me monte subitement en bouche, et je dévore le fruit, le croque à belles dents sans prendre garde au noyau. Un craquement, suivi d’une vive douleur. Je viens de me casser une dent. Une dent de devant. Je la crache et sens le sang se répandre dans ma bouche. Le suave se soumet vite au salé et métallique. Le petit me regarde l’air inquiet, la lippe oblongue, contrit comme s’il avait commis une faute irréparable…
« Ne t’inquiètes pas, je le rassure, amène. Ce n’est pas douloureux… ou si peu. Puis, possible que ça repousse !... »
Son sourire est de retour. Un léger rire vient même agrémenter ce moment de joie. Il n’est pas contrariant. Et si attachant…
 
*
Bombé. Mon ventre est tout gonflé de vide. Je n’ai pas vraiment mangé depuis… depuis je ne sais combien de temps. Depuis le dérèglement des pensées de ce pauvre homme. J’ai juste avalé quelques gorgées de cette fade bouillie grumeleuse, pour tromper la faim. Et encore, je me suis forcé, je me suis forcé comme jamais. Heureusement que j’ai pu cueillir quelques fruits sur le chemin, lors de mon passage éclair dans la salle de balade. Une grosse poignée de fruits auxquels je n’ai par ailleurs pas encore goûté, et qui ne sont pas sans me mettre l’eau à la bouche… Je déglutis. Une grosse gorgée de salive salée. J’ai préféré conserver ces abricots entiers sur moi pour une occasion comme celle-là. A présent, je sais où trouver des réserves… Paraît que lui et son équipe ont accumulé des vivres en quantité massive, dans leur camp retranché, plein de bonne choses variées, sucrées ou salées, pour faire face. De quoi « tenir un siège » il a dit ; et j’ai pas très bien compris. Je ne comprends pas toujours ce que dit 334C. Je ne sais pas où il va piocher tout ce vocabulaire… Enfin, il suffit que je continue à suivre « à la lettre » les indications qu’il m’a fournies… et j’arriverai « à coup sûr » à destination… L’ennui, c’est que j’ai beaucoup de mal à respirer, je m’essouffle, je n’ai pas la condition physique nécessaire, je ne l’ai pas récupérée, alors je me fatigue vite, et cette langue me brûle, et les blessures mettent un temps fou à cicatriser. Surtout celles de mes jambes, les entailles s’ouvrent souvent, à chaque fois que je contracte les muscles de mes cuisses… La position accroupie n’aide pas. Je ne vais pas pouvoir poursuivre ma route encore très longtemps, pas à ce train-là, il faut que je prenne un moment pour me reposer, pour reprendre mon souffle… Je repère un peu plus loin un rebord sur lequel on va pouvoir s’installer pour prendre une pause.
Je me retourne et ô surprise ! elle articule ces quelques mots :
« De quelle couleur sont mes yeux ?
- Heu… ? Réponds-je perplexe… ont gris… »
Puis plus rien. Alors je reprends la marche.
Encore trois pas.
Arrêt.
De la main, je fais signe à l’être qui m’accompagne de s’asseoir. Je n’en reviens pas. Je n’en reviens pas d’avoir sauvé quelqu’un. D’avoir sauvé une vie. C’est la première fois. C’est la première fois que je me retrouve dans une situation semblable. C’est tout autant glorifiant qu’encourageant. Ça me pousse à continuer à lutter, ça me pousse à survivre, ça veut dire que pour l’instant rien n’est perdu… Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais je le sens bien cet être, son visage est d’une douceur sans égale, délicatement suspendu entre l’innocence de l’enfant qui sait et toute la connaissance de l’adulte qui ignore, je n’avais jamais vu telle physionomie, aussi apaisante, aussi agréable à regarder, bien plus apaisante et plus agréable que le plus gracieux et serein des Premiers que j’ai pu croiser. Cet être est parvenu à rester d’une extrême beauté ; même si la faim, la soif, la solitude et la douleur ont durci irrémédiablement ses traits. Je suis sûr que ce n’est pas une catégorie d’Homme très répandue. Peut-être même qu’il s’agit…
Un étrange sentiment m’envahit. Un de ceux qui demeurent à mes sens inconnus… Une insoutenable envie de serrer cet être dans mes bras. Une envie souveraine d’apaiser ma nervosité en me déchargeant d’une franche partie du cumul de pression subie jusqu’ici, en partageant mon anxiété, en partageant mon mal-être. Sans vouloir nuire. Céder à cette envie ? Oui, y céder serait le plus commode. Et je n’ai pas envie de résister. Plus envie. Au surplus, j’ai l’intime conviction que cet être ne m’en porterait pas rigueur, comme s’il ne me voulait que du bien… Bille en tête, je me rapproche encore de mon camarade de fuite… et ce, tout doux, sans trop me précipiter, pour ne pas l’apeurer. Je ne sais pas comment il va réagir à cette subite proximité… La chaleur, la chaleur humaine que son corps émane irradie jusqu’aux entrailles de ma pauvre petite carcasse. Desséchée. Glacée. J’en frissonne. Mon nouvel ami m’accueille entre ses bras. Dans l’étuve douillette du creux de son cou. Alors… je me laisse aller, je me laisse bercer par la légère palpitation de son cœur, je me laisse submerger par ce sentiment inconnu qui vient tout à coup d’atteindre son paroxysme en une apothéose de décharges ignées. J’enlace à mon tour l’être, délaisse mon appréhension et l’étreins de toute ma récente ardeur. Alors… je fonds et je fonds et je fonds et je déborde de ces choses qui remplissent parfois les yeux, et je dégouline de ces choses qui roulent sur les joues, jusque dans le cou, mouillent tout sur leur passage. Je ne maîtrise plus rien. Mes muscles ne répondent plus. Je ne sens plus rien. La douleur a disparu. Je suis devenu une entité de béatitude à la merci d’une perception absconse… A la merci d’un être inconnu…
Ses doigts, si fins, viennent se glisser entre mon visage et son épaule, si fine ; ils viennent s’intercaler délicatement, comme pour abréger cette perdition, cet égarement émotionnel, comme pour m’extirper de mon illusoire contentement, m’éviter la douleur d’un retour à la réalité trop brutal. Je me recule. Il faut que je le remercie pour cet extraordinaire moment, ces quelques secondes de flottement dans le temps qui m’ont paru durer des jours complets, ce moment léger comme l’air et dense comme le plomb, ce moment que je n’oublierai jamais. Ce moment définitivement gravé dans ma mémoire.
Malheureusement, je n’ai pas grand-chose à offrir en échange…
Mais j’y pense, mais j’y pense… Quel idiot je fais ! y’a les abricots ! Oui, il n’a vraisemblablement jamais goûté d’abricot de sa vie, et il doit avoir faim, au moins autant que moi… A première vue, la peau qui couvre ses os n’est guère plus épaisse que la mienne… Sans compter que ses sens doivent être aiguisés par le jeûne. Je suis persuadé que ce délice lui procurera un plaisir inégalable… Certes pas équivalent à celui que je viens d’éprouver, mais je ne peux faire mieux pour le moment. Je me rattraperai plus tard. Je sors un des abricots de ma poche - il est bien mûr - et je le lui tends :
« C’est un ab-icot, C’est bon…
- C’est pour moi ? S’enquiert-il étonné.
- Oui, c’est bon… mange…
- Ho, c’est trop gentil… il y a une éternité que je n’ai rien avalé… Et toi ?
- En ai autres… »
Pour partager le repas avec lui, j’en sors un de plus… mais il m’échappe, et ses camarades le suivent dans sa chute pour s’évader en se faufilant entre mes pieds. Jusqu’au dernier. En une série de coups sourds. C’est pas possible… Je ne peux rien conserver intact, je suis d’une maladresse… d’une maladresse… je m’en veux d’être comme ça… Je les ai sans doute abîmés, ils vont pourrir à présent, les fruits ne supportent pas bien les chocs.
Alors que je ramasse les petits malins qui ont essayé de se faire la malle, j’entends un affreux craquement, un craquement qui me rappelle ceux qui ont résonné dans ma tête lorsque l’autre méchant m’a arraché…
« Ça tu vas aimer ! Il paraît que la douleur n’est pas vraiment intense, vive, sans plus… Mais que la sensation qu’endure le supplicié n’a nulle égale dans le désagréable ! Et figure-toi qu’en plus cette sensation est irréversible ! »
La cueillette achevée, je me retourne et vois le visage de mon nouvel ami se gauchir d’une abominable grimace, toute fripée, toute laide, puis il gonfle ses joues et crache un morceau de truc blanc, une dent, suivie d’une giclée de sang.
Et mince ! Ça recommence ! Je ne peux rien conserver d’intact ! Imbécile ! J’ai oublié de lui dire qu’il y avait un gros noyau extrêmement dur à l’intérieur de chacun de ces délices… Il s’est brisé une incisive.
« Ne t’inquiètes pas, me rassure-t-il, amène. Ce n’est pas douloureux… ou si peu. Puis, possible que ça repousse !... »
Ha ! C’est amusant. Oui, c’est amusant car il doit très bien savoir que les dents ne repoussent qu’une seule fois… Tout le monde le sait. Et c’est ça qui est amusant ! Oui, ha ! Curieux comportement que celui de faire preuve d’humour dans une situation aussi déplaisante… Mais ça fonctionne plutôt bien, et c’est utile pour lui comme pour moi - une preuve d’altruisme, décidément on se ressemble beaucoup - ça compense autant sa souffrance que ma culpabilité. Son visage a récupéré sa douceur naturelle et la question qui me trotte dans la tête depuis tout à l’heure commence vraiment à me tourmenter…
« …u es un homme ?
- Comment ?
- Es-…u un homme ?
- Bien non, non… Moi… Moi, je suis une femme ! »
C’est bien ce que je pensais ! Je suis en présence d’une procréatrice !
 
Nous avons repris notre route, mais n’avons croisé personne.
Pas âme qui vive.
 
Vagues bien perceptibles, le sol n’a de cesse, il monte et descend comme si nous étions dressés sur une barque, au milieu d’une grande étendue d’eau, à l’égal de ces reproducteurs pêcheurs ou chasseurs qui abondent dans les images de divertissement ; sauf que là, nous ne sommes pas en extérieur, nous ne sommes pas libres de nos mouvements, nous sommes enfermés, entravés, les murs qui nous étreignent continuent de se resserrer sensiblement à mesure de notre avancement. Presque aucun bruit. Le silence règne, oppressif, à peine interrompu par les raisonnements métalliques - espacés et périodiques - d’une goutte d’eau s’écrasant sur le métal d’un conduit vide. Dingggg… Pas plus agréable que le silence en somme… Puis il y a cette odeur de plus en plus forte, cette odeur rance, de pourriture, elle a fait son apparition il y a peu et n’a de cesse de s’affirmer, on doit se rapprocher de la source, merci les images pour vos cours de pistage… Même si ce n’est pas vraiment utile, au moins je sais ça.
Peu rassurée, mais me sachant entre de bonnes mains, je continue à suivre mon jeune ami, sa menotte au creux de la mienne, il me paraît sûr de lui, il sait où il va. Sans doute nous dirigeons-nous vers la sortie de ce couloir tortueux - l’origine de cette odeur désagréable ? Vers un air plus sain, vers un autre environnement, plus accueillant, vers un autre monde dont j’ignore tout, vers une autre vie, parmi d’autres personnes qui pour l’instant ignorent mon existence, vers une autre destinée, prometteuse… Il me semble entrevoir une lueur blafarde très loin devant…
Je plisse les yeux, fais le point, confirme mon premier sentiment.
Le jeune accélère le pas. Il a dû comme moi repérer la lumière. Vélocité croissante, nous courrons presque, tout tordus, le plafond est de plus en plus bas. Je suis même tentée de me mettre à quatre pattes pour me faciliter la course. Quand tout à coup, un souffle, le petit disparaît, comme ça. Il n’est plus là. Une traction énorme s’exerce sur mon bras. Un hurlement, je le tiens toujours par la main, il est toujours là. Son poids me fait basculer en avant, et dans ma chute, le haut de mon torse et ma tête viennent heurter lourdement le sol. Un peu sonnée, je suis à la verticale, la main du petit me serre fort, il tient bon, il se balance dans le vide au bout de mon bras, il tape des pieds sur les parois mais n’arrive pas à se stabiliser.
Je serre fort la main du petit, je tiens bon. Il tient bon.
Toutefois ma force est toute relative. A vrai dire, je suis faible, un être faible, jamais de ma vie je ne me suis exercée, jamais je n’ai entretenu cette machine complexe qu’est la musculature humaine ; et à mariner sans manger dans mon box, à végéter, je me suis décomposée, je n’ai plus que la peau sur les os, je n’ai pas la force de le remonter, j’essaie pourtant j’essaie, mais c’est peine perdue, c’est désespéré.
Je me démène, lui aussi, on n’arrive à rien.
C’est alors que dans l’agitation, la sueur se manifeste, irrépressible, elle coule de mon front, de mon cou, de mes bras, et plus grave, de mes paumes, dorénavant moites. Bien que fermement agrippé, le petit commence à me glisser entre les doigts :
« Accroche-toi ! » je bafouille, la gueule écrasée sur le sol, la bouche déformée par tout ce poids et cette position inaccoutumée…
Après la sueur, la douleur, tout le centre de mon corps - abdomen, hanches - est dans le vide, seules mes cuisses d’un côté, ma tête, mon cou, mon épaule et mon bras gauche de l’autre, me retiennent, le poids commence à me casser en deux, mes jointures craquent les unes après les autres, mon épaule droite se distend et une vive pointe transperce mon articulation :
« Arrête de te balancer petit ! Je ne vais plus pouvoir te retenir longtemps ! Alors écoute-moi attentivement ! Le conduit n’est pas très large ! Essaie d’écarter les jambes pour atteindre deux des parois, opposées l’une à l’autre, une fois calé, tu fais de ton mieux pour te maintenir stable ! Ça me soulagera et on gagnera un peu de temps ! J’en ai besoin ! »
J’entends deux coups plus forts, puis un frottement, une friction, un léger couinement, la tension se relâche très légèrement, le petit a réussi.
« C’est bien ! Mais je crains que ce ne soit pas suffisant, il faudrait que tu tentes à présent de remonter en te servant de tes jambes comme appuis, je vais t’aider, tu relâches la pression, je tire, tu te remets en position, et ainsi de suite ! T’as compris ?
- Oui !
- A trois ! Un… Deux… Trois ! »
Je tire, de toutes mes insignifiantes forces, il monte d’un cran, je le ressens se fixer comme prévu ; mais malgré tous les efforts que l’on déploie l’un comme l’autre, il ne parvient pas à se retenir en travers du conduit, ripe, patine, sa main me glisse entre les doigts, ses doigts m’échappent, et je le perds. D’un mouvement preste et très douloureux je me redresse, et regarde dans le conduit ; je le vois tomber, il a conservé sa position diagonale, ses jambes en travers ont beau ralentir sa chute, il s’efface, s’évanouit peu à peu dans l’obscurité… quand j’entends claquer sur le métal deux percussions puissantes et très rapprochées, un couinement soutenu vient s’ajouter à l’écho des claquements, et ce dernier dure, dure, dure, s’intensifie jusqu’à faire vibrer toute l’installation.
Puis le silence…
« Hoé !… Crie-je affolée, droit devant, dans le vide, le néant qui me fait désormais face. Réponds-moi ! Je t’en prie ! Réponds-moi ! C’est trop bête ! C’est trop bête ! Qu’est-ce que j’ai fait ?! Mais pourquoi je t’ai lâché ! J’t’en prie ! Ne me laisse pas ! J’t’en supplie ! Je ne m’en sortirai pas sans toi ! Réponds-moi ! Dis-moi que tu es encore en vie !... »
J’en ai vu partir des enfants, dix-huit. Je les ai comptés. Je n’ai jamais eu aucune nouvelle à leur sujet, qu’ils soient morts ou vivants, ça m’importe peu. J’en ai vu partir des enfants, dix-huit, mais jamais je n’avais eu vraiment le temps de m’y attacher, jamais je n’avais eu le temps de partager avec eux, de partager de tendres moments, de partager ne serait-ce qu’un sourire, un soupir, un dialogue, un repas, une aventure… Jamais je n’avais campé un rôle de mère autre que celui de porteuse, j’ai l’impression à présent de m’en être approché de très près, d’avoir frôlé la véritable nature de cette relation mère/enfant, juste d’assez près pour faire naître un attachement sentimental inédit, un goût de paradis, incompréhensible, irrésistible, impérieux, juste d’assez près pour enfin ressentir un déchirement digne d’une telle séparation, juste d’assez près pour être blessée jusqu’au plus profond de mon être.
Parcelle de cœur arrachée quand l’ancrage a lâché, de viscères déroulées au gré de l’image qui disparaît, et tout en bas arrivé, de cerveau évidé de ces nouveaux sentiments étrangers, si agréables…
J’ai la sensation d’avoir perdu une partie de moi-même.
Puis le silence…
Puis l’espoir qui renaît, quand des plaintes répétées « Aaah… Aaïïeuuu… » me parviennent aux oreilles, il est encore en vie, il est tombé de très haut mais a sans doute pu ralentir sa chute suffisamment pour minimiser la casse. Je réitère de mon côté :
« Oui, tu es en vie ! Quel soulagement ! Tout va aller très bien maintenant ! Je te le promets ! Alors, tiens bon ! Tiens bon ! Je vais trouver un moyen de te rejoindre ! Je t’en prie, tiens bon ! »
Mais comment faire, comment je vais m’y prendre, si je poursuis ma route dans ce dédale de couloir, je vais à coup sûr me perdre - et ça, dans le meilleur des cas - ou - dans le pire - faire une chute mortelle… Reste à descendre le rejoindre, en s’arrangeant pour rester en un seul morceau, je peux procéder comme le petit, en freinant des bras et des jambes, néanmoins… ça n’a pas eu l’air d’être d’une efficacité absolue… Peut-être en y ajoutant une sécurité supplémentaire, je ne sais pas, je ne sais pas, quelque chose comme un câble qui me retiendrait, mais il en faudrait une sacrée longueur, de câble… Rapide coup d’œil autour de moi, je devrais pouvoir trouver ça, quelques-uns longent la paroi, mais j’ai bien peur que ces câbles soient dangereux en eux-mêmes, ou alors protégés par je ne sais quel moyen de dissuasion. Ah je leur fais confiance, aux architectes de ce labyrinthe, ils ont dû mettre un point d’honneur à garantir l’intégrité de leur installation, et pas avec des demi-mesures, ce n’est pas leur genre ; tel que je les connais, ils ont dû employer la radicalité qui leur est propre, un système létal.
Ai-je cependant le choix ?
Non.
L’abandon n’est pas. L’abandon n’est plus. Je me lance, je me lance et attrape un des câbles à pleine main. Rien ne se passe. Je tire dessus, emportée comme rarement, et une des attaches arrondies qui le relie au métal cède, DONG ! puis c’est au tour de la boucle suivante, à un pas de distance, DONG ! puis à son tour, la boucle suivante, DONG ! puis la suivante, DONG ! et la suivante, DONG ! Je vais suivre le cheminement du câble sur quelques dizaines de pas, cela devrait aller ; en plus, je suis sûre de ne pas me perdre, il me suffira de parcourir le chemin inverse, clairement indiqué par la partie du câble détachée. J’opère ainsi en prenant bien garde de ne pas trébucher, ne pas chuter, et me blesser, et avant tout, de ne pas plonger à mon tour. La séparation en deviendrait définitive, alors que là, rien n’est encore perdu…
Le fil gainé de plastique coule au bout de mes doigts, prend des largesses, gentiment se plie à ma volonté, docile, il se laisse aller. J’en ai pour quelques pas, mais il est toujours lié au reste du câble, dans sa continuité, et je ne sais pas comment le découper. Avec quoi ? Par quel moyen du bord ? Autrement dit : avec quel objet détourné ? Idéalement, quelque chose de tranchant... Quoi ?... Où ?... Je ne dois toutefois pas être trop exigeante, je perdrais du temps, un temps qui m’est précieux, quelque objet pointu conviendra. Un peu plus de travail certes, mais le labeur achevé sera récompensé par le réconfort d’un être aimé, et je n’ai jamais rechigné à la tâche, même pour des tâches bien plus ingrates… sans récompense… sans avenir radieux… sans existence… Machine à concevoir. A porter. A pondre.
Vulgaire utérus. Objet.
Se décentrer.
Autour. Les plaques de la paroi. Elles sont en métal, de faible épaisseur et souples, modelables, en décoller une est une idée intéressante, et en la tordant je pourrai certainement en obtenir un tranchant. Ou tout le moins des dents suffisamment acérées pour arracher cette couche de plastique gris ; le reste, quelle qu’en soit sa composition, suivra. Espérons-le. Le plan est bon, l’ennui, c’est que je n’ai plus d’ongle pour arracher son premier élément, la plaque. Mes ongles – voyons voir, vu - à bout j’en suis venu, jusqu’aux lunules ils ont été remplacés par une épaisse et inégale couche de croûte cramoisie, et tout ça pour pas grand-chose… Et comme si ça ne suffisait pas, mes doigts sont tout gonflés… ça ne va pas être évident. Je vais y aller avec les dents… Sérieusement ? Je souris.
Bon, si je considère qu’avec le temps la douleur s’estompe, je vais surmonter. Sans trop de réflexions - juste ce qu’il faut - je donne un coup de coude dans la ferraille, j’arriverai sans doute à soulever sensiblement un des côtés, du moins assez pour glisser un de mes gros doigts boudinés de tuméfaction. Le coup. La douleur. Supportable. Le nez plaqué sur le métal froid et l’œil rivé sur les rebords légèrement ondulés, j’effectue avec minutie le tour de la plaque, jusqu’à trouver un espace assez large. Je soulève tout ce que je peux, glisse le câble dans l’interstice, le plie en deux, et tire par les deux bouts. Je le sens se distendre, commencer à céder, des mouvements de va-et-vient, une traction, une traction plus puissante, une lueur d’espoir, un espoir étranger, un espoir autre, un espoir d’autre, un espoir d’ailleurs, une étincelle, un choc.
 
D’autres diraient que rien n’est plus possible, comme d’autant diraient qu’il n’y a plus rien à espérer, juste se laisser vivre, et souhaiter que tout sera tolérable, et que notre existence se terminera très vite. L’espoir, tel que je le conçois au travers de ma pauvre perception erronée, n’a rien d’enthousiasmant, c’est être encore valable, bonne à l’usage, en quelque sorte utile, pour continuer à profiter de tout ce qui m’est si généreusement donné. Et si, et si, et si il y avait autre chose, autre chose derrière la routine, derrière les faits acquis, derrière l’inévitable, au devant de l’acceptation, au devant de l’assujettissement, au devant de la solitude.
 
En vain ? Non. Je me suis tellement battue. Je n’ai pas enduré toutes les douleurs de ce monde - afflictions mentales et physiques - je n’ai pas survécu jusqu’ici en dépit de tout bon sens, je ne me suis pas échappée de leurs griffes obscènes pour me laisser terrasser par un je ne sais quoi qui brille et brûle. Qu’était-ce ? Où suis-je ? Que s’est-il passé ? Une noirceur complète m’enveloppe et je ne sais pas si je suis endormie ou éveillée. Morte ou vivante. Je tente une manœuvre, un geste, je me retourne ; je suis toute fourbue, mes muscles ne répondent plus normalement, sont tendus, courbatus, douloureux. Ça me rassure, je suis encore en vie. Dans le noir complet certes, mais encore en vie. Je ferai avec. Je connais à présent la hauteur, la largeur, la dangerosité de l’endroit, et j’ai toujours mon fil en main, courage, il suffit que j’avance à tâtons, je ne peux pas me tromper, je remonte de proche en proche le câble lâche jusqu’à destination, très prudemment, je m’en sortirai, jusqu’au bout, je m’en sortirai. Une main sur le câble, l’autre au sol, j’avance. Et je m’en sortirai. Et je retrouverai le petit. Et nous nous en sortirons ensemble.
Quelque distance plus loin, je rencontre du bout des doigts le décrochage du conduit vertical piège, me penche, au fond, blême, un minuscule cadre de lumière :
« Petit ! toujours là ?! »
Une tête pas plus large qu’un grain de poussière fait son apparition dans l’angle du cadre, peu distinguable dans l’ondoiement lumineux :
« Oui !... »
Soulagement.
« Entier ?
- Oui !... »
Apaisement.
« Je vais essayer de te rejoindre !...
- …on !... …é haut !...
- Je sais ! Je sais ! J’ai prévu de quoi m’arrimer ! Rassure-toi ! Je ne risque rien ! »
Il ne doit pas s’inquiéter pour moi, il a déjà assez de préoccupations, le sort s’est assez acharné contre lui. Il faut partager. De mon côté, je trouve au toucher un gros tuyau auquel je noue le câble pour plus de sécurité, puis un tour de taille, puis deux, un serrage ferme, et je suis fin prête. Toujours aussi prudente, je déploie le câble dans le vide et entreprends de me loger en travers de l’installation. C’est plutôt large, mais en cambrant le peu d’abdos qu’il me reste, et en bandant mes cuisses comme jamais, je devrais réussir à me positionner dos contre une des parois et les jambes à l’équerre pour descendre petit à petit.
Il ne me reste plus qu’à…
Un tour de force, j’y suis. Je me retiens fermement au câble que j’ai enroulé autour de chacune de mes mains, d’une boucle, je lâche régulièrement du leste en délaissant quelques longueurs, par de petits mouvements coordonnés de mes pouces, à chaque étape de ma descente. J’observe en premier plan mes mains, mes doigts, le câble, nets ; et flous, mes genoux, mes pieds, la paroi en arrière plan. De légers mouvements de jambes, l’une, l’autre, pour se jouer d’un équilibre précaire. Eviter la chute, éviter l’immobilité. Et me rapprocher lentement mais sûrement de mon but.
Je n’ose pas regarder en bas.
Pourtant, à un moment donné, il faudra.
« Petit ! je crie tout en poursuivant, Petit ! Suis-je encore loin ? Dis-moi ? D’après toi ? A combien tu estimes la distance qu’il me reste à parcourir par rapport à celle que j’ai déjà parcourue ?
- Hein ?...
- Où j’en suis dans le conduit ?
- A …oitié !
- Comment ?
- …oitié !
- La moitié !?
- Oui ! »
D’accord, un œil sur la longueur du câble - vite vu ce qu’il en est - je le remonte d’une brassée, le remonte encore, constate : il m’en reste pas mal, de quoi voir venir… Je ne suis pas encore arrivée à la moitié du câble, alors si l’estimation est bonne, je devrais en avoir assez pour ne pas devoir me…
Un couac, une glissade, une jambe a cédé, l’autre est en l’air, écartelée ; le genou est replié, et pour le coup, il n’est plus du tout flou, il manque de me casser le nez, double réflexe, je m’écarte de justesse et serre le câble, qui à son tour me garrotte les mains, et me coupe la circulation, et si je ne me stabilise pas rapidement, ce collet me coupera tout le reste. Mes os ne me semblent pas plus rigides que des brindilles de bois, leur solidité n’a jamais été mise à l’épreuve, et je crains qu’après un temps ils ne cèdent les uns les autres sans aucune forme de résistance. Quand fâcheuse surprise - encore ! - sous la pression du garrot, mes muscles, ces idiots, prennent la fuite en premier, je ne m’en serais pas doutée.
 
Aussi, mes mains s’ouvrent, et mes yeux se ferment.

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