Ève avait un nom à coucher dedans. Christian Brissart
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"R" de Pascal Forbes

Chapitre XVI & XVII

dimanche 3 juillet 2011, par Blackout

Chapitre XVI

Des demi-sphères noires. Ou pas. L’œil est attiré par des choses autrement plus importantes. Une cage grillagée d’une taille impensable, un espace qui dépasse l’entendement, plus grand que la salle de balade, plus grand que toutes les salles existantes. Et un intérieur tout aussi inconcevable, une faune florissante, une flore faunistique, dans un bazar déstructuré, une structure bazardée pour un laisser-aller de vie, de la nature tous azimuts, des plantes partout, maillage de marron de vert de jaune de rouge, de grands et de petits, de petits aux pieds des grands, de petits portés par des grands, de grands ensevelis par des petits, un mélange hors des règles, un mélange hors du temps, hors de la folie des règles du temps, hors de notre temps. Un mélange qui vit, tout simplement, en harmonie. Sans les Hommes. Sans aucune influence extérieure, ou si peu. Si peu que l’on a vraiment peine à s’en apercevoir. En dehors de toutes ces grilles… Enfin, c’est un monde dans notre monde, avec bien moins d’influence humaine que d’ordinaire. Eux, les Hommes, eux qui veulent toujours tout diriger, tout modeler, ils ont vraisemblablement été obligés - pour une rare fois - de laisser ces êtres - qui peuplent ce monde dans le monde - se développer en quasi autarcie. Avec les aléas qui régulent toute forme de vie en communauté, ou en groupe, ou en société, ce qui devrait se passer et qui ne se passe pas, et réciproquement, de bons et de mauvais pas, des morts, des vivants, des morts pour subvenir aux vivants. Les lois. Immuables. C’est à ce stade que nos existences se croisent, sans cependant s’entremêler. Nos existences se ressemblent, oui, mais sans cet aspect malsain qui enveloppe la nôtre. Disons que tout à l’air bien plus naturel avec eux… Toutefois, est-ce que ce sont eux qui sont les plus naturels, ou bien nous ? Où se situe exactement la nature ? Et qu’est-ce que la nature, exactement ? Qu’est-ce que cette foutue notion de nature ? Et que signifient ces expressions : « il est naturel que… », « c’est dans sa nature de… » Serait-ce encore une invention humaine ? La nature ? Ou est-ce qu’elle nous a tous précédés ? Etait-elle là avant tout ça ? Sommes-nous tous issus de tout ça ? De ce monde dans ce monde ? Notre monde ne serait-il alors qu’un monde autour du monde ? Une sorte d’enrobage édulcoré pour mieux être supporté ? Sommes-nous les maîtres de la nature ou seulement une partie intégrante de celle-ci ? La manipulons-nous ? Ou nous laissons-nous porter ? Sommes-nous des animaux comme tous les autres animaux ? Ou peut-être constituons-nous une évolution de tous ces êtres ? Nous sommes tellement semblables, tous, avec quatre membres et une tête et un corps et tout le reste… Même ceux qui sont les plus insignifiants, petits et gluants et laids et grouillants, sont étrangement ressemblants, avec des membres, plus nombreux peut-être mais si comparables, segmentations, articulations, utilités, sans parler de cet orifice par lequel entre la nourriture et de cet autre orifice d’où sort tout ce qui n’est pas bon pour l’organisme. Si semblable et si différent en même temps. Eux ne paraissent pas avoir la conscience de leur puissance, de leur pouvoir, pourtant ils en ont puisque l’être humain s’est donné le mal de les conserver ici, comme s’ils avaient tous une valeur importante. Même supérieure à certains de nos congénères, attendu qu’ils sont mieux traités que certains d’entre nous... Une importance primordiale. "La réserve" qu’il l’appelle. La réserve. Mais la réserve de quoi ? La réserve de nourriture ? Même pas. La réserve de vie. Différente de l’Homme. Et nous, on ne peut pas comprendre.

Chapitre XVII

« Vois-tu… » 86C, le formateur, tend sa perche, sans se presser, et du bout crocheté de celle-ci, il saisit et déroule un tissu blanc - ce que je l’ai entendu appeler un écran - assez grand - mais sans trop - qui, petit à petit, dévoile ses secrets. « Voici une classification cladistique, aussi appelée cladogramme. Au-delà des êtres unicellulaires, et autres microbes, amibes, paramécies, et êtres vivants relevant de la bouillie primitive, il existe quelques niveaux de sophistication supérieurs… » Trois secondes « …tels que nous. » Et l’écran s’avère porter le dessin tarabiscoté et abusivement coloré d’un arbre au feuillage fourni et aux multiples embranchements. « Nous faisons partie du règne animal, aujourd’hui pratiquement… » Après avoir laissé choir sa perche, toujours liée au bas de l’écran par son crochet, 86C presse un bitoniau qu’il tient entre pouce et index et un point lumineux rouge apparaît soudain, pour se balader, tout frémissant, sur les rameaux de l’arbre, en les descendant, « … uniquement constitué d’espèces fossiles - autrement dit disparues - notre espèce, l’espèce humaine, qui fait partie de l’ordre des homininés, des hominidés, des hominoïdés, des hominoïdes, des primates, des mammifères, des amniotes, des tétrapodes, des vertébrés et enfin des eucaryotes, je raccourcis un peu certes, mais rassure-toi, je développerai plus tard… Revenons sur la raréfaction des espèces. Infiniment peu ont survécu à ces dernières décennies. Cela souligné, la vie est riche d’idées, et nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles adaptations, nul doute qu’une nouvelle sélection naturelle va se mettre en place, s’établir avec des contraintes différentes, de nouvelles pressions environnementales. Te souviens-tu de ce que je t’ai appris sur la sélection naturelle ?
- Charles Darwin ?
- Exact.
- L’origine des espèces proviendrait de la variation individuelle observée au sein d’une même espèce par le biais de la sélection naturelle, et d’un autre concept de pure logique que nous n’avons fait qu’aborder… celui qui explique l’héritage par les individus fils de certains signes caractéristiques des parents et que vous appelez, si je ne me plante pas, la génétique…
- Tu as fort bien appris ta leçon. En peu de temps. C’est admirable… Mais tu en sais suffisamment sur la génétique pour le moment, tu en sais suffisamment dans le sens où… tu n’es pas destiné à t’en servir.
- Mais si toutes les nouvelles espèces découlent de l’adaptation d’une seule et même espèce à son environnement, ces nouvelles espèces ne pourront être que des formes adaptatives de l’être humain. Et si l’être humain, comme j’ai cru le comprendre, adapte constamment son milieu de vie à sa physiologie, jamais il n’y aura d’autres espèces. A moins de forcer la nature…
- J’ai dit pratiquement uniquement. Nous ne sommes pas les seuls. » D’une impulsion, le formateur fait pivoter le fauteuil dans lequel je suis installé, un fauteuil confortable - en ce moment je suis gâté, je me laisse aller -, l’orientant vers une porte massive, en métal, rivetée de larges écrous arrondis, qui s’insère très bien dans l’architecture environnante, si bien qu’elle semble, curieusement, dissimuler quelque chose… quelque chose d’important. « La pièce dans laquelle nous nous trouvons n’a rien d’anodine, je l’ai choisie pour deux bonnes raisons. D’une part, elle illustre très bien la leçon du jour. D’autre part, elle va te faciliter la compréhension de notre place au sein du monde animal. Derrière cette porte se cache notre plus grand trésor, le plus grand trésor que nous connaissons, une richesse que nous choyons par-dessus tout, et ce trésor, il n’est pas matériel, mais naturel, parce que tout ce qui est naturel est aujourd’hui d’une valeur inestimable… Je vais bientôt te permettre de contempler quelques-unes des rarissimes espèces que nous essayons de maintenir en vie et d’élever dans nos locaux "biosphère" - que l’on appelle simplement "la biosphère" ou plus couramment "la réserve" - pour tenter de pérenniser une certaine biodiversité. Lève-toi et apprête-toi à entrer dans un autre monde… » Sur ces mots, je me redresse. « Tiens-toi droit 026A ! » Je pensais l’être. Je fais un effort, et me redresse encore, bien déterminé à faire face à cet "autre monde". Quel qu’il soit. J’en ai tellement appris en si peu de temps qu’à présent rien ne peut vraiment m’étonner. Je suis issu malgré moi du stade ultime d’une sélection ayant pris des millions et des millions d’années, si ce n’est plus ; des millions et des millions d’années d’un impitoyable criblage au travers de tout un tas de filtres d’une finesse sans égale, n’acceptant aucune faille, n’acceptant aucune anomalie, n’acceptant aucune médiocrité ; la décantation finale d’un être en tous points parfait, toute la quintessence de la vie regroupée dans une seule espèce, non, rien ne peut à présent m’étonner. Enfin, c’est ce que je croyais. La porte se déverrouille soudain, libérant un souffle odorant qui me rappelle l’effluve exaltant de mes rêves d’envol… et l’accès s’ouvre. Ce, sans que 86C n’y ait touché, sans qu’il n’ait dit mot, sans qu’il n’ait fait signe. Comme si l’ouverture avait été programmée. « Cette porte ne s’ouvre que très rarement, du reste, beaucoup n’en connaissent pas l’existence, même certains Premiers l’ignorent, notamment les spécialistes techniques qui n’ont que faire de la biologie, alors… avant d’entrer… prends conscience de la chance qui t’est donnée ! Les Hommes ne s’introduisent dans cette salle que lorsque c’est rigoureusement nécessaire, en cas de force majeure, pour en exfiltrer et soigner un animal blessé par exemple, ou pour en lâcher d’autres, pour rétablir les équilibres des chaînes alimentaires, éliminer les espèces surnuméraires, éradiquer autant que faire se peut les nuisibles, les parasites, ou bien les maladies virales ou bactériologiques. Tu me saisis ?
- Oui.
- Un solide couloir grillagé est aménagé à l’intérieur de la réserve, il nous protège des plus gros prédateurs tout en nous permettant de les observer sans leur infliger de stress inutile ; parfois, il nous est aussi donné de pouvoir observer de jeunes individus, ou des adultes d’espèces de petite taille, évoluer naturellement au sein même du couloir, s’étant faufilés auparavant entre les mailles du grillage… C’est amusant… mais peu fréquent, alors ne te fais pas trop d’illusions… » Le formateur sort de sa poche un petit masque souple blanc, avec un élastique blanc (pour il me semble faire tenir le tout au-dessus des oreilles). « Il faut que tu enfiles ce masque. Une formalité. Je ne dois pas trop t’en dire, tu le sais, mais tu apprendras tout très vite, de toute manière, puisque tu vas devoir travailler dessus, autant que tu le saches tout de suite, ça te sensibilisera...
- Sauf votre respect 86C, j’ai un peu de mal à vous suivre là…
- J’explique : un mal mystérieux s’attaque à notre espèce - un mal sur lequel tu vas être amené à travailler - et, même si aucun cas de contagion par les voies aériennes n’a encore été démontré, nous préférons, par simple principe de précaution, nous munir de ces masques lorsque nous entrons en contact rapproché avec les pensionnaires de notre biosphère. » Je glisse l’objet sur mon visage. Et fait tenir l’élastique au-dessus de mes oreilles. J’avais raison. Trois quatre respirations. Il y fait vite chaud. Puis immobile, j’observe, un peu fébrile, s’ouvrir l’accès, la grosse porte métallique aussi épaisse que moi ; et l’odeur de liberté qui s’en dégageait à l’instant se transforme, soutenue par l’atmosphère oppressante régnant sous le masque, en une moiteur torride au relent prononcé d’une répugnance que je ne saurais définir. Une odeur pestilentielle - joli mot non ? je viens de l’apprendre, ça veut dire que ça pue - une odeur si forte que j’en arrive inconsciemment à me pincer le nez à travers le masque. « Bou… Quelle odeur… Remarque aussi mon formateur. On n’a pas de chance, un prédateur a dû tuer une proie à proximité, et cette odeur pestilentielle - le joli mot, c’est avec lui que je l’ai appris - c’est celle d’une dépouille en pleine décomposition. Cela dit, ça peut être très intéressant… Entre, entre donc, nous allons voir ça de plus près. » Je passe le cap de l’encadrement, non sans un léger pincement au cœur - qui me fait plus ou moins mal, au cœur. Ce ressentiment est cependant vite surpassé par une fascination de tous les instants. Autour de nous, à perte de vue, seulement quadrillées par les larges tiges métalliques du grillage, des ribambelles de plantes, en cascade, de toutes les tailles et de toutes les formes. Encore plus nombreuses que dans la salle de balade, encore plus nombreuses que dans mes rêves, bien plus ; ici, elles foisonnent à profusion, les unes sur les autres, enlacées, entremêlées, formant une masse dense, compacte, parsemées d’éclatantes fleurs, peintes de couleurs chatoyantes, de la plus simple à la plus sophistiquée, et en me focalisant un peu, je peux voir des centaines de petites bêtes virevolter tout autour d’elles. « Quels sont ces animaux qui volent autour des fleurs ?
- Ces petits animaux invertébrés arthropodes, 026A, sont à proprement parler des insectes, un embranchement très primitif du règne animal mais d’une adaptabilité extraordinairement forte, la plus forte existante. Ils étaient là bien avant l’Homme, ils ont survécu à de multiples extinctions massives, et ils nous survivront. Ils sont caractérisés par leur structure en trois parties, la tête, le thorax et l’abdomen, ainsi que par leurs trois paires de pattes, c’est comme ça qu’on les reconnaît. Il en existe de multiples espèces dans notre biosphère, c’est par ailleurs l’embranchement le plus représenté. Et encore heureux, dis-toi bien que s’il venait à disparaître, l’Homme suivrait de près - c’est un grand scientifique qui a dit ça…
- Qui ?
- Je ne sais pas. Ça, on ne me l’a jamais révélé. » J’évolue, dans le tunnel grillagé, suivant de près 86C. La clarté est toute relative, quelques faisceaux de lumière ondoyants percent entre les feuilles des plantes, échappés de je ne sais quelle source artificielle… Au travers de ces petits puits de lumière, je distingue des sortes de gouttelettes de liquide, très légères, aériennes. Voyant mon interrogation croissante, 86C prend les devants : « C’est de la pluie, de l’eau, qui dans le milieu naturel, tombe du ciel, sous forme de gouttes plus ou moins grosses, en ce moment, on dit qu’il "bruine", nous avons un programme très élaboré qui tend à se calquer au plus près sur la météorologie des diverses biotopes ici reproduits.
- Quatre questions : milieu naturel ? ciel ? météorologie ? biotope ?
- Le milieu naturel, c’est le milieu dans lequel vivaient auparavant les animaux présents dans notre biosphère, cette biosphère est censée restituer ce paysage avec exactitude ; le biotope correspond à un cadre bien défini de milieu naturel dans lequel chacun d’eux évoluait ; le ciel est ce qui surplombe le sol, c’est une vague sorte de vide dans lequel il se passe plein de choses ; et la météorologie, c’est la pluie et le beau temps, c’est ce plein de choses qui se passe dans le ciel. Voilà. Tu n’en sauras jamais guère plus. Avançons. » Ha ça m’agace ça ! Putain, ça m’agace ! Il a l’art et la manière de donner des réponses détournées tout en éludant les questions essentielles ! Qui pour moi seraient : où ? où tout ça ? où se trouve le milieu naturel de ces êtres ? leur biotope ? où trouve-t-on du ciel ? où peut-on recevoir de la pluie sans pour autant qu’elle soit factice ? Où tout ça ? OÙ ? Quand soudain un bruit, un grognement rauque, court et sonore ; au-dessus de nos têtes, des feuilles qui s’agitent, des branches qui se plient, qui craquent et se cassent, une vibration qui saisit toute la structure du couloir, et de longs ongles bizarres, recourbés et pointus, qui viennent se figer dans les mailles du grillage. Pour tout aussitôt se rétracter dans des boules de tissus rosâtres couvertes de fourrure sable. Puis un œil, luisant, un éclat agressif, brillant de sauvagerie, un œil qui n’a pas peur de l’Homme, un œil qui n’a rien à faire des statuts sociaux, qui n’a rien à faire de savoir s’il vient d’agresser un Premier ou un apprenti. Un œil qui ne fait de distinction qu’entre lui et ses potentielles proies, qu’entre lui et son repas. Je suis saisi d’effroi, un long frisson de haut en bas, chair de poule et pilosité dressée, j’ai ce drôle de nœud à l’estomac. « Qu’est-ce 86C ? M’effraie-je.
- Un léopard. Rassure-toi, il ne peut pas nous atteindre. Sinon, il nous ferait un sort, c’est certain ! Nous en avons trois, et espérons bientôt pouvoir compter sur une reproduction. C’est une espèce très délicate, même si le groupe est issu de notre propre élevage et qu’il n’a connu que la captivité… Pour te donner un exemple de leurs caprices, un d’entre eux refuse obstinément de se nourrir de proies mortes, qu’elles soient entières ou débitées. C’est un chasseur né, et il nous l’a bien fait comprendre. Bref, nos trois léopards arrivent à peu près à leur mi-vie, et je ne sais pas si c’est dû à une erreur de conditions d’élevage ou encore à un autre caprice de leur part, mais ils ne se sont toujours pas accouplés. Pourtant, il y a deux femelles pour un mâle. Là, si tu regardes bien son ventre, et entre ses membres postérieurs, tu ne distingues pas d’attributs, n’est-ce pas ? Nous avons donc affaire à une femelle, et à mon avis, à la plus petite. Celle qui préfère se laisser mourir d’inanition plutôt que de se risquer à manger une proie sans vie. N’est-elle pas magnifique ?
- Effroyablement magnifique.
- Si nous ne bougeons pas, elle abandonnera et passera vite à autre chose… Feindre la mort est un des seuls moyens de défense d’un grand nombre d’espèces… Pour revenir à notre léopard, c’est le plus imposant des mammifères prédateurs que nous ayons. Ce félin - parce que de la classe des félidés - chasse en embuscade et se nourrit de gibier de taille moyenne ; et de toute façon, il n’a pas trop le choix, c’est soit du wallaby - un marsupial -, soit du raton laveur - un mammifère carnivore -, nous avons des élevages tout juste assez productifs pour nourrir tous les prédateurs de la biosphère. Il nous arrive même de ne pas en avoir suffisamment et de compenser avec de la bouillie vitale pour ceux dont les palais sont les moins délicats, celle même que nous consommons, agrémentée de petits rongeurs comme du hamster par exemple, ou du cochon d’Inde, que nous avons également beaucoup de mal à élever, mais qui sont plutôt prolifiques lorsque ça fonctionne. Cela étant, les prédateurs, par essence, préfèrent amplement chasser, alors c’est un mode de nourrissage à éviter autant que possible. Avançons. » Je talonne 86C, de près, de très près même, je manque de lui marcher sur les pieds, j’aurais presque envie de lui tenir le bras, ou la main, ou de me cacher sous son pull, pour me rassurer. Je me retourne, de temps en temps. Le léopard lui, ne m’a pas lâché du regard et il nous accompagne, silencieusement, à distance, guettant sans doute une brèche dans le grillage pour enfin me bondir dessus et me dévorer tout cru. Je me retourne derechef, je ne le vois plus. Mon intérêt est alors attiré par un autre de mes sens, l’ouïe, une étrange nouveauté, encore une, pas désagréable, comme les bips qu’on entend lors de nos trajets de nos box au réfectoire, ou vice-versa, mais plus doux, de longueur variable, d’intensité variable, et de, de… je ne sais comment définir cette autre variable… Le bruit est variable, parfois plus piquant aux oreilles, parfois plus étouffé, parfois tout juste comme il faut. J’aime bien. « Voilà, nous allons laisser notre ami léopard tranquille… » Ou est-ce le contraire ? « Et nous allons pénétrer dans la serre aux oiseaux.
- Serre aux oiseaux ?
- Oui, c’est une structure d’accueil pour un autre embranchement du règne animal : les oiseaux. Eux, ils se caractérisent par un mode de reproduction dit ovipare, ils pondent des œufs, des sortes de réceptacles dans lesquels se développent les petits, leurs membres antérieurs sont transformés en ailes, fonctionnelles ou non, et ils sont couverts de plumes.
- Se sont eux qui émettent cet agréable bruit ? Ou est-ce encore un élément artificiel que vous avez ajouté pour mieux coller au milieu naturel des oiseaux ?
- Non, il s’agit bien d’eux, ils chantent.
- Ils chantent ?
- Ils gazouillent, c’est une sorte de musique.
- De la musique ?
- Ho… C’est trop compliqué. Et ça n’a aucun intérêt. Alors oublie.
- D’accord… Donc, si les ailes de ces oiseaux sont fonctionnelles, ils peuvent s’en servir pour voler.
- Oui, même plus que ça, voler, c’est leur principal mode de déplacement.
- Je connais ça, et j’ai déjà vu un oiseau. En quelque sorte.
- Tu as déjà vu un oiseau, toi ? Un oiseau ? Et où ? Je serais curieux de le savoir ? Il faut que tu cesses de me raconter des histoires, ce n’est pas beau de mentir…
- Je ne mens pas, enfin, j’en ai pas vraiment vu un, d’oiseau, j’en étais un, grand et noir, dans un de mes rêves…
- C’est impossible mon petit, tu te trompes, ou tu confonds. Ta mémoire te joue des tours. L’impression d’avoir déjà vu quelque chose que l’on n’a jamais vue, ou l’impression d’avoir déjà vécu quelque chose que l’on n’a jamais vécue, on appelle ça de la paramnésie, ça arrive parfois…
- Non, non 86C, c’est vrai, je volais, je m’amusais, je montais, je descendais, je tournoyais sur moi-même, c’était fou, une sensation de bien-être comme jamais ! Et j’ai même poursuivi un insecte, comme ceux d’ici mais en plus gros et en plus laid, et j’avais faim, et je le trouvais appétissant ce gros insecte tout laid… Puis je me suis fais capturer.
- Impossible… Effectivement, beaucoup d’oiseaux sont insectivores… D’où sors-tu ça ? Tu as entendu des adultes discuter de ce sujet ?
- Non, je l’ai rêvé, je vous assure, j’ai rêvé cette situation, sans jamais avoir entendu quiconque en parler, je ne savais même pas ce que j’étais, où j’étais, ce que je faisais, où j’allais, pourquoi cette chose que je ne connaissais pas me fuyait, et pourquoi j’avais tant envie de la gober !
- Impossible je te dis ! C’est impossible ! Ou tu me mens délibérément ! Ou tu te fais des idées ! Tu as entendu des adultes discuter de ce sujet. Pour sûr, c’est ça. Oui, c’est sûrement ça. En tout cas, moi, je ne veux plus en entendre parler. Compris ? T’as bien compris ?
- D’accord… » Nous arrivons au bout du couloir grillagé, 86C se voûte, ôte une goupille, tire un verrou, lève un clapet, pousse une grille, et nous entrons. La grille se referme derrière nous, automatiquement. « Maintenant, calme-toi… » Hé ! Ce n’est pas moi qui me suis énervé pour rien ! « Les oiseaux sont des animaux tout particulièrement craintifs, ils s’effarouchent pour un rien, un tout petit rien, une peccadille, une brindille qui se brise, un sifflotement, un soupir, il ne faut surtout pas faire de mouvements brusques, et si tu as envie d’éternuer, surtout, contiens l’éternuement comme tu peux, mais évite de faire du bruit. Sinon, tu ne les verras pas. Ou de trop loin. Et ce serait fort dommage pour toi, car tu n’auras certainement pas l’occasion de revenir ici de si tôt… Crois-en mon expérience. Nous allons nous asseoir dans un coin discret, et attendre… » 86C saisit ma main. Etrange sensation. Jamais aucun adulte ne m’avait pris la main, du moins, pas depuis ma tendre enfance - ou je n’en ai pas souvenance. Alors une fois encore je découvre. C’est tranquillisant je trouve. Même si l’adulte en question n’est pas d’une carrure exceptionnelle - et que si le léopard venait à l’attaquer, il ne ferait pas de vieux os -, il a le savoir, ça compense un peu… Ouais. Evitons de trop se poser de question à ce sujet. J’avance. Et dans mon élan, je me retrouve tout à coup forcé de piétiner sur place, empêtré, presque piégé, à faillir tomber. Je regarde ce qui m’a attrapé, redoutant la bête sauvage, la dent ou la griffe, et m’aperçois que mes pieds se sont en fait accrochés aux tiges d’une plante, une plante vraisemblablement trop affectueuse, qui me pique et m’écorche, sans doute sans le vouloir, une plante en manque de compagnie, trop seule, abandonnée parmi toute cette foule de congénères, perdue dans cette immense masse impersonnelle… Parfois, j’ai du mal à croire mon formateur quand il me dit que les végétaux n’ont pas de sentiment… Serait-ce l’expression de tout autre chose ? En tout cas, elle me griffe les chevilles, jusqu’au sang, et elle s’en donne à cœur joie, m’en voudrait-elle pour quelque blessure involontairement engendrée ? Lui aurais-je malencontreusement marché dessus ? Autant le sol était à peu près praticable dans le couloir grillagé - c’était de la terre, ça aussi mon formateur me l’a appris -, autant ici, absolument aucun sentier n’est délimité, comment faire pour ne pas écraser une ou deux plantes ? Et ce revêtement au sol, bizarre, vert humide et moelleux, c’est également une plante ou c’est synthétique ? « Chuut… Réagit 86C, à voix basse. Evite d’agiter la végétation… » Et se tournant : « Ho… Je comprends… Je vois que tu t’es accroché dans une ronce, ne t’inquiète pas, je vais te sortir de là, assieds-toi sur ce tapis de mousse…
- De la mousse ? Je m’enquiers, imitant son timbre. C’est végétal ?
- Oui.
- Alors non, je ne m’assois pas, je veux pas lui faire de mal, va savoir comment cette mousse va se venger après !
- Chuut… Calme-toi, chuchote 86C. Il me semble t’avoir déjà expliqué plusieurs fois, de manière assez claire de surcroît, que les plantes vertes - tout comme les autres d’ailleurs - n’avaient pas les moyens biologiques, cellulaires, de ressentir quelque émotion que ce soit, certes il nous arrive de parler de stress pour une plante un peu malmenée, mais ce n’est qu’une réponse innée à une pression environnementale, rien à voir avec un sentiment, ou un ressentiment… Une fois pour toutes, tiens-toi le pour dit : les plantes n’ont pas les moyens biologiques de se montrer vindicatives.
- Et cette ronce alors ?
- La ronce s’est défendue, elle ne s’est en aucun cas vengée ! Me répond 86C, en un fort murmure, dents serrées, mâchoires contractées par l’agacement grandissant. La ronce présente un réseau d’épines rudimentaire qui lui évite d’être dévorée par certaines espèces animales, encore une des fabuleuses adaptations de la nature. Si cette ronce n’avait pas développé de système épineux, toute son espèce aurait disparu, dévorée. Implacable bio-logique. Mais comme tu as pu le remarquer, c’est un mode de défense passif, c’est toi qui l’a en quelque sorte attaquée sur son territoire. Cela dit, pour observer chez cette ronce un changement structurel significatif après ton passage, il faudrait attendre un temps affreusement long. Alors concentre plutôt ton attention sur ce qui vole à plusieurs mètres au-dessus de nous et profite un peu ! Maintenant ! Lève les yeux ! S’il te plaît ! La bouche pincée et les yeux aussi gros que des fruits. » Je m’exécute, en silence, une simple question de respect, pour la sagesse liée à l’âge, ou liée au poste, je ne sais, à moins que ce ne soit à cause de l’indécrassable pression des Veilles, cette force de l’habitude, soumission oblige… Je me focalise sur le vol de ces animaux étranges battant de leurs ailes au travers des tiges, des feuilles, des branches, dans l’aveuglante lumière artificielle, une lumière qui chauffe, qui brûle, pas comme la lumière des taches jaunes collées au plafond de la salle de balade. Je regarde, et profite, et j’ouvre grand mes yeux, et j’ouvre grand mes oreilles, j’ai certainement encore beaucoup de choses intéressantes à apprendre de 86C. Même s’il me paraît parfois un peu limité, ce à quoi il a accès vaut toute forme d’intelligence… « Regarde, lance-t-il discrètement, devant nous, quel bon exemple nous avons là, regarde, le petit oiseau, sur la branche, là-bas… » D’un coup d’œil, je repère l’animal, incroyablement bigarré, si éblouissant qu’en clignant des yeux, je conserve curieusement son image opaque dans mon champ visuel. Je suis sûr qu’on le verrait même dans le noir ! Fasciné, je renvoie un tout aussi discret : « Alors lui ! Ce n’est pas son camouflage qui lui sauvera la vie !
- Très pertinent 026A, je t’explique : c’est un paradisier, un des oiseaux que l’on élève le mieux, seul le mâle présente ce magnifique plumage ; contrairement aux autres espèces, l’évolution ne l’a pas poussé à se fondre dans le paysage ou à développer des armes pour se protéger des prédateurs, mais elle l’a amené à se colorer de ses teintes flamboyantes, et ce n’est pas tout ! Regarde-le bien…
- Oui, je le vois, que lui arrive-t-il ? Il tremble et frétille tous azimuts ? Est-il malade lui aussi ? Est-ce la maladie qui nous décime ?
- Non, non, pas d’inquiétude, ce n’est que sa parade nuptiale, le Premier spécialiste en ornithologie avance la notion de chorégraphie, les paradisiers danseraient, ils danseraient pour attirer leurs femelles, et plus leurs couleurs sont belles et leur danse réussie, plus ils ont de chances de trouver leurs femelles pour s’accoupler, se reproduire et pérenniser leur espèce…
- Donc, ça, ça s’appelle "danser", et si j’ai bien compris, seuls les spécimens les plus adaptés aux compétences et aux critères de beauté relatifs à cette espèce sont susceptibles de se trouver une partenaire ?
- Très précisément.
- C’est pour cela qu’à présent, je suppose que tous les mâles paradisiers se ressemblent à peu de variations près ?
- Oui, c’est l’ennui avec cette forme d’adaptation : la standardisation. "Tous sur le même modèle" pourrait être leur mot d’ordre. C’est un peu déplorable mais c’est la condition sine qua non de leur préservation, alors...
- Et pour les humains, comment font les humains pour se reproduire ? Comment faisons-nous pour trouver nos partenaires ? Doit-on faire de la musique ? Chanter ? Parader ? Doit-on danser ? Je ne sais rien de tout ça, vous m’apprendrez ? J’entre dans les critères de leur choix ? Et qui sont-ils, nos partenaires ? Je me suis longtemps demandé à quoi servait ce que l’on a entre les jambes. Il y a aussi deux sexes chez l’humain ? Je n’ai vu aucune différence notable chez les individus qui m’entouraient, et je n’ai jamais été attiré par eux non plus, dites-moi tout…
- Euh… Tu… Tu n’as pas à te préoccuper de ce point de détail. Et s’il te plaît, fais-moi le plaisir d’ôter ces idées de ta tête, je risquerais de me faire taper sur les doigts pour manquement à la bonne conduite. Toutes ces histoires ne peuvent QUE te déconcentrer. Sache que ton avenir et ta descendance sont dorénavant assurés. N’aie crainte. Tu n’auras jamais à parader et encore moins à danser. Point. La discussion est close. »

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