Chapitre XIVIci, pas de demi-sphère noire.L’ordinateur central. Aucun détail à son sujet. Aucun. Le black-out complet. Classé confidentiel. Seuls les Premiers ont des données, et encore, aucun d’eux ne les a toutes. Ou alors, celles-ci sont trop floues, trop évasives, elles manquent cruellement de précision. En effet, les Premiers ont décidé, de concert et après force délibération - un jour, avant, avant tout ça, avant la nouvelle ère -, de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Il en allait de la vie. De l’existence même. Aussi, chacun d’entre eux n’a en sa possession que quelques bribes, quelques pièces d’un puzzle si complexe, si embrouillé, qu’une fois entier, il dépasserait les étroites limites de leur imagination. Etrange attitude en soi, mais il s’agissait d’imposer une simple mesure de sûreté, un principe de partage des clés du pouvoir, pour éviter toute conspiration, tout putsch, toute mutinerie à l’encontre des grands de cette colonie, de tous les sages penseurs placés en tête des troupes.Aparté : cela ne concerne pas seulement les informations relevant de la bonne marche technique de la colonie. Les Premiers s’étaient aussi partagés les savoir-faire obligatoires et les connaissances des arcanes de la colonie. Tirant au sort les leurs. Oubliant les antécédents de chacun. Pour les savoir-faire, rien de bien difficile à encaisser puisque tous les Premiers étaient d’une polyvalence et d’une adaptabilité extraordinaires. Par contre, en termes d’arcanes… certains de la liste apparaissaient on ne peut plus bateaux et méritaient à peine d’être gardés secrets, alors que d’autres étaient vraiment, mais vraiment d’une autre catégorie, de celle de l’infecte infamie, de l’abjection la plus insoutenable. Mais c’était ainsi, et comme aucun deviserait : "à chacun son fardeau", ce ne peut être autrement.L’ordinateur central. Aucun détail à son sujet. Juste qu’il se trouve au-dessus de la salle de contrôle, bien au-dessus, au-dessus de tous les appartements des Premiers, au-dessus de tous, au-dessus de tout, dans une salle secrète, la salle des machines - ou devrait-on plutôt dire : la salle de LA machine. Elle seule dirige tout. Absolument tout. Absolument tous. Bien sûr, ses entrailles - puces, cartes, disques et autres -, ont été programmées, il y a une éternité, par un des fondateurs de la colonie, et les programmes sont mis à jour régulièrement par les différents Premiers, à tour de rôle, selon leurs compétences, leurs connaissances, leurs prérogatives. Mais LA machine n’en reste pas moins autonome. Adaptée aux besoins du moment. Les principales modifications apportées au système sont bien sûr conditionnées par l’assentiment général, par vote, à la majorité absolue des voix. Quand le besoin s’en fait sentir, ça va de soi.De l’étage où se trouve l’ordinateur central. Aucun détail. Commence sa visibilité - et donc sa description - au niveau des piliers de soutènement de la structure porteuse, dans l’espace entre la salle de LA machine et les appartements de Numéro 1. Un emplacement très bas de plafond, très peu éclairé, voire noir, où pratiquement personne ne met - ou n’a jamais mis - les pieds. Autour des piliers de soutènement, des centaines de milliers de câbles entrelacés, de différentes couleurs, de différents diamètres, tressés ou enroulés, rectilignes ou recourbés, dans tous les sens, montant ou descendant, ou les deux, impossible à savoir. D’ailleurs, ce sont les informations qui montent ou descendent, qui vont ou viennent, ce ne sont pas les câbles, les câbles eux, n’ont pas de sens, enfin… Je m’égare, je m’égare. Il faut dire que cette machine est tellement… impressionnante - par sa supposée taille et par l’impénétrable énigme qui plane autour d’elle - qu’on en perdrait facilement le nord. Quoi qu’il en soit, les câbles chamarrés parcourent les piliers jusqu’aux différents couloirs et conduits techniques, qui débutent au niveau de l’appartement de Numéro 1. Les couloirs qui correspondent aux différents étages des appartements des Premiers sont circulaires et entourent entièrement chaque appartement, ils sont reliés entre eux par des conduites rectangulaires, et il en va de même pour les étages inférieurs, et ce, jusqu’aux différentes coursives techniques des sous-niveaux, qui sont pour leur part linéaires et - à l’échelle humaine - interminables.Chapitre XVLa douleur devrait bientôt se manifester. Bientôt…Toutes les extrémités de mes doigts, toutes sans exception, sont sanguinolentes, comme chipotées, la chair se détache sous forme de boulettes agglutinées par du sang coagulé. Majeur et index droits. Deux de mes ongles pendouillent. Par de fins ponts de peau ; à leur extrémité, la lunule. Ils se sont arrachés sous la pression et, retournés, d’un rosâtre mâtiné de glauque, ils se balancent dans le vide. Je les ai perdus en essayant d’arracher la plaque de métal, celle que je pensais démonter en retirant un simple bout de pâte mollassonne, cette pâte ne devait être là qu’en finition… ou alors pour empêcher le ver de terre de venir me voir… Mais quand j’y repense, il est venu me voir bien avant que je rende le passage accessible, ce n’était donc pas un obstacle volontaire au libre passage du ver, à moins que le premier ne soit pas le même que le second, peut-être sont-ils plusieurs, peut-être sont-ils nombreux, peut-être sont-ils à l’origine de tout ce bordel, c’est peut-être une attaque de vers de terre… Ce sont peut-être des animaux supérieurs, venus d’ailleurs, après tout, c’est peut-être une intelligence alien, des êtres bellicistes venus nous envahir, faire de nous des esclaves, nous asservir, peut-être sont-ils en cours d’invasion, peut-être prennent-ils le contrôle de notre espèce ? Peut-être assouvissent-ils leur vengeance pour tous les leurs que les Hommes ont utilisés pour attraper du poisson ? Je ne sais pas quel avenir m’attend, mais j’ai comme l’impression que ça ne pourrait pas être pire qu’avant… Guère moins reluisant, quand bien même les vers me pousseraient à m’accoupler avec eux…A cet instant, j’aimerais bien les voir ces vers, j’aimerais bien ! Ha ça ! Je ne serais pas bégueule, j’en ferais volontiers mon repas ! Depuis le temps que je n’ai rien avalé, tout juste quelques bouchées de tissus et de mousse textile… Et à y repenser, j’en ai la nausée, des remontées acides aiguës alors que je n’ai presque rien à régurgiter... Tout juste les deux trois bouloches de capiton imbibées de quelques gouttes d’eau amères et piquantes qui dégoulinent régulièrement d’une source au plafond… et que je lampe goulue quand la soif se fait par trop ressentir...Comme je vous espère messieurs les vers ! Mais venez ! Venez donc ! Je vous attends de pied ferme ! Pour vous écraser avant de vous dévorer ! Heu… La digestion n’en sera que facilitée…La douleur se manifeste. En partie par la folie. Je crois. Je reprends mes esprits. Et je perds mon sang-froid. Non, mon sang tout court. Ma couchette est maintenant couverte d’un amoncellement de mousse de capiton toute imprégnée de rouge au centre et de jaune pisseux dans les coins. Des flocons de mort sur des montagnes d’écume aux vallées salement colorées. Et la couleur n’est rien face à l’odeur. L’odeur, c’est le plus difficile à supporter au début, oui au début surtout, puis on s’y habitue, comme pour tout, petit à petit... A vrai dire, ce que je crains le plus, c’est le manque de place. Ça s’entasse, ça s’entasse, et il n’y a aucune évacuation possible. Juste un orifice… et encore, c’est le petit trou du ver de terre.Reprendre ses esprits c’est bien. C’est une bonne chose. Nécessaire. Même s’il est difficile à présent d’accuser les aiguillons brûlants qui irradient mes mains, mes poignets, mes avant-bras ; la douleur, elle remet les pieds sur terre. Avoir l’esprit clair, c’est indispensable. La douleur, elle remet les idées en place. Et avoir l’esprit clair, c’est indispensable. Car il ne faut pas que je perde de vue mon objectif premier : sortir de ce merdier ! Je l’ai trop longtemps laissé de côté, mon objectif premier. A observer mes doigts saigner. A essayer de discerner le blanc pointant au creux du sang, les os de mes phalanges. Auparavant, je n’avais jamais vu ce qu’il y avait à l’intérieur… sous la peau. Je sais, c’est vrai, qu’il y a du sang, des os, des organes, plein de choses qui grouillent là-dedans, toutes plus bizarres les unes que les autres… Je l’ai appris en cours d’anatomie pendant mes gestations. J’ai appris que notre organisme est constitué de différentes pièces qui fonctionnent les unes avec les autres, en "synergie" pour reprendre leur terme. Je sais ce qu’il y a. A l’intérieur. Mais je n’en avais jamais vu la véritable couleur, seulement le rouge fade restitué par l’écran. Il faut dire que sur ce cadre lumineux, oui là-dessus, quelques-unes des couleurs essentielles sortent très mal, comme toutes les couleurs du spectre rouge, et bon nombre de bleus, de verts, ces couleurs sont rayées d’infimes stries, plus claires, qui frémissent, sans fin ni cesse. C’était vivant ça… C’était vivant sans être vivant… C’était vivant au moins… Elles me manquent les images, elles me manquent, leur vie me manque, leurs mouvements, leur constant changement… Même avec leurs défauts, leurs difformités, je les aimais, les images… mes images…J’ai longtemps pensé que ces déformations étaient dues à mes yeux, à un problème de vue. Mais après diverses analyses, de la bouche, du nez, des oreilles, des yeux, il s’est avéré que tout fonctionnait impeccablement, alors ils m’ont conservée en box, en tant que pondeuse… Et celles qui n’ont pas passé les tests avec succès, ont été conduites illico presto en vie accélérée. « Attention à la vie accélérée ! » Celles qui ont échoué sont mortes plus vites. Recyclées.À présent, je les envie un peu.J’ai cru, une fois, il y a bien longtemps, discerner, du bout d’une oreille, la voix d’une de mes congénères disparues… Il m’a semblé l’entendre crier quelque chose comme « NON ! NON ! LAISSEZ-MOI ! LAISSEZ-MOI VIVRE ! JE SUIS ENCORE BONNE ! JE PEUX ENCORE PONDRE ! CE SONT VOS MALES QUI SONT STERILES ! » C’est la seule voix féminine que j’ai entendue en dix-huit grossesses…Vous savez, j’en avais assez de cette lumière rouge clignotante, alors je l’ai explosée !Aussi, le rouge sang n’a nulle pareille dans mes couleurs environnantes. Agression de rigueur. Et en seconde position, le gris. Débonnaire.Le rouge sang est impressionnant. Et douloureux. Je comprends pourquoi on le voit si peu. Qu’il reste discret. Qu’il ne se montre que dans des situations extrêmes. Comme celle que je vis actuellement.Je ne sais pas, je ne sais plus, je n’ai jamais su, je n’ai jamais cherché à savoir, je ne saurai jamais…Si ! Je saurai ! Avant de crever ! Je saurai !Du coup, je suis dans la pénombre, calfeutrée dans la pénombre de ma vallée de mousse hideuse, salie de mes ordures et de mon sang, à patauger dans ma merde, dans mes déjections, oubliée. Sans nourriture. Sans soin. Sans visite. Merde ! Qu’est-ce qui se passe ? J’en ai ras-le-bol de cette situation, je sature… et je souffre, je souffre le martyre !BOOM !Boom ?BOOM ! BOOM !Boom ? Boom ?Du bruit ? On frappe ? J’hallucine ? Le ver est de retour ? C’est lui qui frappe ?BOOM ! BOOM ! BOOM !Non, ça frappe trop fort, ce ne peut être cette bestiole, elle est bien trop rachitique, un cordon phallique sans muscle, sans vigueur, c’est quelque chose d’autre… D’où viennent ces coups ?« Je vous entends, je vous entends ! Frappez à nouveau, que je sache où vous êtes ! Que je puisse vous localiser ! »BOOM !Derrière la paroi, ça vient de derrière la paroi, la paroi que j’essaie de détacher depuis une éternité, le ver me l’avait dit que ce serait ma planche de salut.« Vous m’entendez ?! Je suis juste à côté ! Juste derrière ! Vous m’entendez ?! Il faut démonter cette plaque ! Le ver me l’a dit ! Vous m’entendez ?! »BOOM !« Vous ne pouvez pas me parler ?! »BOOM !« Un coup pour oui, deux coups pour non. Vous m’avez comprise ? »BOOM !« Bien ! Vous êtes une porteuse ? Comme moi ? »… … …« Vous savez ?... Vous ne savez peut-être pas. Donnez-vous naissance à des petits ? »BOOM ! BOOM !« Non ? Vous êtes un homme ? »BOOM !« C’est pas vrai ! Fallait que je tombe sur un homme ! Vous êtes un reproducteur ? »BOOM ! BOOM !« Une saleté d’exécuteur alors ? »BOOM ! BOOM !« Mais vous êtes quoi alors ? »… … …Tout à coup, je me dis : pourquoi ne pas regarder par le petit passage que j’ai créé dans le mur ?... Il était bouché par le ver, mais il s’en est allé, le ver, alors… Je m’oriente, vois à nouveau le faisceau de lumière, rien de plus. Puis en me concentrant, je distingue une ombre qui se déplace, en touchant le contour de l’orifice, un objet allongé, assez dur pour ne pas rester bloqué sur les aspérités - accidents du parcours - et assez souple pour prendre la forme du conduit.Je me recule. Par sécurité. Disons… pour ne pas me prendre le truc dans l’œil. Pour l’observer à bonne distance.Ça me ferait chier que ce soit encore le ver…Trente secondes et un petit morceau de branche brisée pointe ses fibres de bois et son écorce fendillée à l’intérieur de mon box.« Ha non ! Encore une hallucination ! Voilà qu’un arbre se met à pousser dans mon box ! Un peu plus et ce sera toute une forêt avec sa faune et sa flore ! Et ses pêcheurs et ses chasseurs et ses pique-niques sur des couvertures crasseuses avec de bonnes baguettes de pain complet de la boulangerie du village et des pâtés de campagne aux cèpes ! HAAAA ! Je suis complètement folle ! folle A LIER ! TIMBREE ! »BOOM ! BOOM !« D’accord ! D’accord ! »La branche fait son petit bonhomme de chemin, sous l’impulsion de je ne sais quoi ou de je ne sais qui, elle sort de plus en plus. Et en y regardant de plus près, quelque chose d’étrange semble y être attaché, quelque chose comme… de la ficelle. Oui, il s’agit bien de ficelle. Une fine cordelette. Je me tente à l’attraper… du bout de mes doigts écorchés… délicatement… je la saisis… rien ne se passe… alors je m’apprête à la dénouer de la branche et…« Dois-je dénouer la ficelle de la branche ? »BOOM !« D’accord ! D’accord ! Et après ? »Détachée. J’enroule une partie de la cordelette autour de ma main, un tour, juste un, et je serre bien. Quelques fils s’imprègnent lentement de mon sang, je les observe un instant, c’est amusant. Puis… je me mets à tirer la ficelle. Et je tire je tire, je tire jusqu’au moment où je sens qu’elle se bloque, nette.« Que dois-je faire ?... Vous croyez qu’on va pouvoir déplacer cette plaque ? Ça fait je ne sais combien de temps que j’essaie ! C’est impossible ! J’ai renoncé ! Mais je n’ai rien à perdre, c’est vrai ! Que dis-je ! Je vous suis ! Bien entendu ! Je ne suis plus à ça près ! Que dois-je faire ? Continuer à tirer ? »BOOM !« Sûr ? C’est coincé ! »BOOM ! BOOM !« Non ? Non quoi ? Non, c’est pas sûr ? Ou non, c’est pas coincé ? »BOOM ! BOOM ! BOOM ! BOOM !« D’accord ! D’accord ! Je tire ! Pas la peine de s’énerver ! »Et j’y mets toutes mes forces, toutes les forces qu’il me reste, à genoux sur ma banquette, je tire à deux mains, tous les muscles de mon corps se bandent, je me cambre, et je tire, je tire, et rien ne bouge, pas un mouvement, pas un soubresaut, rien ! rien de rien !« Rien ne bouge ! Bordel ! Rien ! Je m’épuise pour rien ! »BOOM ! BOOM !« Ho que si ! Si je vous dis que c’est inutile, c’est que c’est inutile ! J’ai beau forcer, rien ne se passe ! J’ai déjà assez souffert ! J’abandonne ! »BOOM ! BOOM !« Bon, pour vous prouvez que vous avez tort alors, j’essaie une dernière fois ! Et cette fois, j’y mets tout ce que j’ai ! Si bien qu’après, je ne serai plus bonne à rien ! Compris ? »BOOM !Et c’est parti ! Allez ! Un effort ma petite ! Allez ! Un effort ! Ça va venir ! On va y arriver ! On va se sortir de là ! On va pas mourir dans cette merde ! On a encore de beaux jours devant nous ! On peut encore donner naissance à pas mal de progéniture ! On va s’en sortir ! Allez ! On va y arriver !ON - VA - Y - VENIR - A BOUT DE CETTE SALETE !Dans le noir… un son ! Un craquement !Ça a lâché !J’ouvre grand les yeux et regarde la cordelette, elle ne s’est pas rompue, je regarde plus loin, fébrile, surexcitée par la montée d’adrénaline…« La plaque s’est déplacée d’un cran ! Miracle ! »NON MAIS ! Elle croyait quoi celle-là ?! Que j’allais me laisser faire par une vulgaire tranche de ferraille ?!« Vous avez vu ! J’y suis parvenue ! »BOOM !« On continue ! »BOOM !Et c’est reparti !Un coup sec, une légère brûlure, étroite, tout autour de la main, je n’y prête guère attention, ce qui m’intéresse c’est le décalage - de plus en plus important - de la plaque métallique ; c’est sûr, j’avance, j’avance vers mon échappatoire ; un deuxième coup sec, une brûlure plus large, plus profonde, peu importe puisque le long de la plaque, un liseré de lumière apparaît ; c’est sûr, je suis bientôt sortie d’affaire…Un dernier effort, juste un dernier, et cette plaque sera assez déboîtée pour que je puisse m’y faufiler derrière… La clarté nouvelle venue barre le pan de mur coulissant consacré à la boîte à image, elle est belle, éclatante, éblouissante. Depuis le temps que je l’espérais ! J’observe en pleine traction le faisceau s’élargir, s’étoffer, illuminer mon existence, comme une nouvelle aube sur ma destinée. Tout sera plus brillant désormais, m’attend un avenir éblouissant, j’en suis persuadée ! Quand soudain, un heurt, sur la plaque, un heurt violent, et trois minuscules ombres arrondies, mouvantes, qui viennent entacher le tableau. Je me stoppe, regarde, sont-ce des brindilles ? du bois ? le ver ? mon sauveur ? Je regarde de plus près, non, ce sont des doigts, des doigts maigres, si maigres qu’ils n’ont plus un aspect humain, avec des ongles atrocement longs, et recourbés, plus ou moins pointus, brisés, crasseux, on dirait des griffes, ou plutôt des serres, les serres d’un des plus gros rapaces des émissions animalières, de la taille de celles d’un gypaète barbu, un monstre volant qui vient de se poser lourdement sur une branche.Ce sont des doigts certes, mais on dirait qu’ils appartiennent à un animal sauvage, sauvage et sans doute… et sans doute affamé !Un long frisson d’effroi remonte ma colonne, je lâche prise, délaisse la cordelette, et recule sur les genoux jusqu’aux fins fonds de mon box, à l’opposé de la bête qui s’apprête à me rendre visite, avec des intentions que je n’ose m’imaginer. Je me blottis dans la mousse, pour me sécuriser, le dos accolé au mur, recroquevillée, j’ajoute çà et là quelques morceaux de capiton sur mon corps dénudé et mon visage, dans l’espoir illusoire d’être entièrement camouflée, et invisible aux yeux de la bête. Elle a, avec le grand coup qu’elle vient d’asséner, fini d’entrouvrir l’accès de fortune, et les doigts crochus ont vite été suivis de toute une main, leur main, squelettique et laide, mouchetée de saleté, écorchée, bleuie d’hématomes et de-ci de-là tuméfiée. Elle entre dans mon espace à tâtons, à l’image d’une araignée perfide, les pattes ondulantes, en pleine exploration de son nouveau terrain de chasse. L’odorat affûté, elle sent la proie effarouchée, elle sent la peur, le sang qui s’échappe de mes mains, et appâtée, elle semble se lancer en quête de son repas de chair et d’os, déterminée à assouvir sa faim. Elle s’approche doucement, et moi, claustrée, impuissante, je l’observe évoluer, d’un œil, entre deux peluches.Son avant-bras glisse. Assurant ses arrières. Un coude, couvert d’un tissu gris en lambeau, auréolé de larges taches de gras. La taille du bras entier n’excède pas celle d’un des miens, et loin de là, il est tout petit, tout petit, tout petit petit, et ça me rassure, je me redresse, vois arriver une épaule, frêle, fragile, l’occiput luisant d’un crâne, nu, comme le mien. Comme ceux des autres Hommes. Ce n’est pas un monstre. Puis des sourcils, et une paire d’yeux clairs, d’un gris froid ; un regard profond, crevassé de cernes, qui me cherche un instant, avant de croiser mes prunelles. Un éclair. Je lis au fond de ses perles blafardes une sorte de soulagement, une étincelle, fugitive, comme une lueur d’espoir. Elle me contamine. Je m’approche, fais abstraction de l’apparence rebutante de ce visiteur étrange, attrape sa main - lui, sert la mienne, fort, il me ferait presque mal. Néanmoins, il n’y a rien d’agressif dans son attitude, strictement rien, il est, comme moi, saisi par l’émotion du moment, il est certes un peu violent, mais il a seulement l’air de ne pas avoir rencontré d’âme humaine depuis longtemps. Une solitude rompue. Un déchirement affectif. Qui vient d’être rapiécé.Tout en finissant d’entrer, il émet un son, un grognement, ou plutôt… un ronronnement, oui, il m’a l’air de vouloir dire quelque chose, mais il mâchouille tous ses mots, c’est incompréhensible…Une fois à l’intérieur, je m’aperçois - dernier soulagement - qu’il s’agit d’un adolescent.« Assieds-toi, lui dis-je. Je ne comprends pas ce que tu veux me raconter. »Il me fait un grand sourire, édenté, et le peu de dents qu’il lui reste est recouvert de sang, et malgré ça, son visage rayonne, ses yeux pétillent, tout en lui transpire la joie. Il recommence à bafouiller, à balbutier un dialecte qui m’est inconnu. Il répète plusieurs fois la même séquence de bruits. D’un signe de tête, je lui fais comprendre que je suis incapable de décoder.A lui de m’ouvrir une bouche grande comme ça, et à me tendre une langue courte comme ça, coupée, amputée, ou arrachée de très frais. Et vraisemblablement mal cautérisée peu après. D’où tout ce sang.« Mais c’est affreux ! Qui t’a mutilé comme ça ?! Qui a pu être assez sadique pour te faire endurer ça ?!- Hom, hom, grand, grand hom… me répond-il en faisant d’amples ronds de bras.- Un grand homme… Attends… un adulte, tu veux dire ?- Oui. »J’ai compris qu’il ne peut que difficilement prononcer certains mots. Incapable de compenser les claquements de langue.« Quel type d’Hommes ?- Un ien-i-ique…- Un ? »Je commence à me faire à son élocution mais certains mots, même compréhensibles, ne me disent rien…« Un ien-ti-ique… répète-t-il. Un a-sis-an de remier.- Non, décidemment, je ne te comprends pas, il faut que l’on trouve une meilleure façon de communiquer, nous n’arriverons à rien comme ça.- Pa rave, uis-moi ! »Il se relève, courbé, et me tire par le bras, sans doute parce qu’il veut que je le suive. Il me jette un regard noir, et fronce les sourcils, pour me presser, ou me décider, je ne sais…« Tu es passé d’accord, mais moi, je suis tout de même un peu plus large ! » Je souligne.Ça n’a pas l’air de le déranger, il se glisse avec fluidité par l’ouverture, tout en continuant à me tirer par le bras. Je ne résiste pas et me laisse entraîner, et à ma grande surprise, ma tête passe, puis mes épaules et mon bassin, et en moins de deux, je suis de l’autre côté de la paroi. À l’extérieur de mon box.Oui, à l’extérieur de mon box ; mais à l’intérieur d’autre chose.On dirait un couloir, étroit, un long couloir, très étroit, et aussi bas de plafond que mon box. Que je regarde à gauche, que je regarde à droite, je n’en vois pas le bout. De petites ampoules éclairent faiblement l’endroit, juste assez pour que l’on puisse discriminer les obstacles, tous les câbles, la tuyauterie, toutes les chaînes, les engrenages, les rails, toute la machinerie alambiquée qui gît ici. C’est par là que tout nous arrive dans les box. Tout ce qui doit arriver. Et c’est par là que tout est évacué des box. Tout ce qui doit être évacué. Je suppose. Il y a, si je ne me trompe pas, le tuyau pour notre bouillie, au-dessus de celui de l’eau, au-dessus de celui du liquide qui mousse. Le tuyau pour nos propres liquides, un conduit, certainement celui qui permet l’évacuation de nos déjections. Sur les rails, des boîtes vides, à perte de vue. Sous les rails, de larges bandes de câbles colorés.« C’est énorme ! Combien de porteuses sommes-nous ? »Penchée par la force des choses, je me retourne comme je peux et vois le petit, il tente de récupérer du bout de ses griffes sa ficelle, bloquée dans la minuscule ouverture par laquelle je l’ai vue arriver. Elle est apparemment coincée grâce à un nœud plus large que le diamètre de l’ouverture, noué autour d’une vis étincelante qui, positionnée en travers, vient renforcer le point d’encrage. C’est plutôt astucieux. De la pointe de ses ongles, il trifouille, farfouille, gratouille, délicatement, pour ne pas user la ficelle plus qu’elle ne l’est déjà. Puis il tire dessus, la libère intégralement, et l’enroule autour de sa main. Le voyant prêt à partir, je prends les devants et file tout droit. Il me rattrape par l’épaule, sa main est chaude, sur ma peau nue le contact provoque une chair de poule comme rarement j’en ai subie. Tous mes poils se hérissent. Et je m’aperçois qu’hors de mon box, il fait froid. Je ne suis pas habituée.« -a -ar -à ! » fait-il, en ajoutant un signe de tête bien plus explicite.Il veut que l’on aille de l’autre côté, sans doute a-t-il déjà exploré toute cette partie du couloir…« Tu es arrivé par ce côté ?- Oui.- Et tu n’as pu libérer que moi ?- Oui.- Les autres sont toujours enfermées ?- Non. -écé-ées.- Sont décédées ?- Oui.- C’est impossible ! Il y en a forcément qui ont survécu ? »Il ne me répond pas et préfère empoigner à nouveau mon bras pour m’obliger à avancer dans son sens. Baissés, les genoux légèrement fléchis, nous parcourons une courte longueur de couloir. Puis il s’arrête brusquement. Il élève sa main, celle qui est entourée par la ficelle, et porte, le poing fermé, un violent coup sur la paroi. Puis il pose immédiatement son oreille à l’endroit où il a cogné. Il reste un instant immobile. J’accole également mon oreille et n’entends rien. Juste un chuintement bizarre… Il éloigne sa tête du métal - j’en fais de même - et réitère les coups, deux trois quatre fois, des coups secs, très sonores, que l’on doit entendre aux deux bouts du couloir.Aucune réaction, aucun bruit, aucun cri, aucune manifestation de vie.Le petit me regarde, visiblement déçu, il hausse les épaules, et me fait signe d’avancer.
© Black-out
