Chapitre XDes demi-sphères noires, certainement rares mais tout aussi certainement présentes, camouflées quelque part dans cette immense pièce circulaire. Un gigantesque tube d’une quarantaine de pas de diamètre, sur un homme et demi à deux hommes de hauteur. Au centre, un large conduit de plexi transparent muni d’une porte permet le passage d’un ascenseur unipersonnel, reliant les niveaux inférieurs aux niveaux supérieurs, avec un arrêt possible à cet étage. Enroulé autour de ce conduit, un escalier en colimaçon métallique, pour ceux qui ne sont pas autorisés à emprunter l’ascenseur.Sur toute la superficie du disque que représente le sol de cette salle, rien, rien en dehors d’une épaisse couche de plastique souple au sol, du plastique de couleur noire, mat, pour conserver une certaine obscurité. En fait, dans cette pièce, et pour résumer, tout l’intérêt se trouve au niveau de sa circonférence. Du mur d’enceinte. Ce dernier est recouvert d’un nombre improbable d’écrans de vidéo en noir et blanc. Et pour être plus exact, d’écrans de vidéosurveillance. Quatre rangées en hauteur, sur tout le pourtour. Continuellement en fonction. Et continuellement considérés avec attention par leur observateur attitré. Très justement appelés « Observateurs ». Vingt, ils sont au nombre de vingt dans toute la colonie, et ils sont tous regroupés au sein de la salle en question. La salle de contrôle. Parmi ces vingt observateurs, dix ont pour tâche d’observer, d’écouter et de signaler un problème, lorsque problème il y a (ce qui est parfois difficile à affirmer avec une absolue certitude vu la taille réduite des moniteurs et la qualité médiocre de la transmission, à la fois vidéo et sonore), ce sont les « Observateurs directs » ; en ce qui concerne les dix autres, ils ont la lourde charge d’analyser sous tous les angles, de décortiquer avec encore plus de minutie tous les enregistrements, aux fins de classements, de catégorisations, d’élaborations de dossiers, au sujet d’individus difficiles ou prometteurs, ou les soucis internes exceptionnels ou récurrents. Ils sont nommés « Observateurs différés ». Les uns et les autres forment des binômes, assis côte à côte sur des fauteuils de cuir élimé par le temps, devant deux colonnes de quatre écrans - par tête - qui surplombent, pour chacune d’entre elles, une grosse console de mixage, munie de manettes, de leviers, de tirettes, pour gérer l’activation / la désactivation des caméras, leur orientation, la puissance des zooms, l’intensité du retour son, etcetera.Toutes les informations ainsi recueillies sont classées, numérotées et envoyées sous plis scellés, avec une régularité sans faille, au niveau inférieur.Circulaire lui aussi, et similaire en taille, le niveau inférieur est cependant plus clair, et moins vide. Dans celui-ci l’espace est savamment utilisé, optimisé pour gagner le maximum de place possible. C’est la salle nommée « Réception et Archivage ». Des bureaux arrondis entrecoupés d’allées et agencés en croix et qui forment, si l’on prend un peu de hauteur - sur l’escalier en colimaçon par exemple, ou dans l’ascenseur -, comme une sorte de cible. Les dédales de ce labyrinthe simpliste sont incessamment empruntés par une flopée d’hommes chétifs, courts sur pattes, une population frétillante qui s’agite en un ballet qui peut sembler de prime abord désorganisé, mais qui cache bien son jeu. Un jeu depuis bien longtemps rodé, calibré, taré, comme tous les petits bonhommes qui paraissent y jouer.Sur la périphérie de la pièce, des tiroirs, de gigantesques tiroirs, pas vraiment larges mais couvrant toute la hauteur du mur d’enceinte. Chaque tiroir est étonnamment profond, et divisé en quatre sections superposées de porte-dossiers tous quasiment pleins. Ces tiroirs contiennent toutes les archives manuscrites brutes, sans les recoupements effectués par la suite par les supérieurs hiérarchiques du groupe. Les supérieurs sont une vingtaine (un nombre en diminution constante puisque beaucoup disparaissent en ce moment, ils tombent malades, partent en convalescence et ne refont jamais surface, et ce, aux deux niveaux décrits ici ; la quantité d’Observateurs étant incompressible, des « Archives » les remplacent). Généralement assis à leur bureau respectif, les supérieurs frappent - avec une dextérité inouïe - sur de petits claviers intégrés au mobilier - juste au-dessous d’écrans de cristaux liquides allongés - les comptes-rendus de leurs recherches, leurs conclusions et leurs suggestions en terme de réactions face aux évènements abordés. Ils n’ont aucune idée de l’endroit où atterrissent ces informations, de qui y a accès, alors qu’eux-mêmes n’ont pas le droit d’en conserver une trace pour leur usage personnel. Ils ne savent pas si leur travail est utile ou s’il est directement envoyé à la trappe. Ils sont conditionnés pour le faire, et ne se posent aucune question à ce sujet. Ils sont toujours irréprochables, et il leur serait inconcevable qu’il en soit autrement. De leur travail dépend la bonne marche de la colonie, de leur travail dépend souvent la vie, la vie d’un groupe entier ou la vie d’un seul homme, l’avenir proche de ce groupe ou de cet homme, leur travail pèse dans la balance des jugements, provoquant tantôt une condamnation, tantôt un acquittement aux fréquentes peines de manquements à la bonne conduite.Tous s’appliquent, impartiaux, objectifs, et ça leur est tout naturel.Chapitre XILes écrans de contrôle éclairent la pièce d’une lumière blafarde et indécise, dans un silence presque parfait. Obnubilé, yeux ébahis et fixes, chacun regarde, dans cette bien trop paisible atmosphère, ses colonnes de postes et aucun, strictement aucun n’a de réaction à l’écoute des bips réguliers de l’ascenseur en fonction. Série sonore sourde et monotone qui annonce l’arrivée dans la salle de contrôle d’un probable hôte de marque, sans doute un haut placé - puisque seuls autorisés à utiliser cet accès -, et très sûrement un des Premiers…A travers la paroi de plexiglas opaque, une silhouette carrée transparaît. Et la porte de l’ascenseur s’ouvre sur l’anatomie massive et la tenue sophistiquée de Numéro 4, un des plus grands décideurs de la colonie.Aujourd’hui d’un âge avancé, et à deux pas de la sagesse, Numéro 4 conserve, de par sa taille et sa musculature de reproducteur, un charisme prodigieux, souligné par un veston et un pantalon taillés sur mesure, tous deux confectionnés dans un épais velours bleu nuit, cousu de fils d’or.« Ne bougez pas, non, je vous en prie, surtout ne bougez pas, ne vous donnez pas cette peine » fait-il, débordant d’amertume, alors que personne n’a fait l’effort de se retourner pour s’informer de l’identité de la personne qui venait d’arriver. « Je vous rends visite pour une petite sélection humaine… »Ha ! Par contre ! Ces deux derniers mots, eux, « sélection humaine », suscitent l’intérêt, et s’est instantané, ils piquent la curiosité d’une demi-douzaine d’Observateurs qui se retournent tout aussi collégialement que religieusement sur leur siège grand confort vers le centre de la pièce. Sans même se lever, l’un d’eux prend la parole :« Mes hommages Monsieur 4, de quel type d’homme avez-vous besoin ?- A la bonne heure, enfin on s’intéresse à moi ! J’allais désespérer !... Je viens de recevoir une plainte d’un des 10 qui souhaite un remplacement d’assistant au plus vite. L’un des siens ne fait pas l’affaire et il commence franchement à l’agacer pour rester poli, il lui « court sur le système » comme il dit. Il est bien trop arrogant et trop insubordonné à son goût. C’est l’ennui avec ce système d’élevage et d’éducation basé sur des valeurs absurdes, je l’ai toujours dit - et je le répèterai toujours - si l’on applique des différences d’attitude quant au dressage de ceux qui auront les places les plus élevées dans notre société, si l’on est trop permissif avec eux, si l’on instaure des passe-droits, des privilèges, on en fera toujours des adultes pourris gâtés, exigeants, suffisants, et arrivistes de surcroît ! N’ai-je point raison ?- Oui, Monsieur 4, j’abonde volontiers en votre sens, et j’ajouterai que ce point de vue est peut-être le meilleur à ce sujet… extrêmement délicat, comme tant d’autres... Mais, toute déférence gardée, et sans vouloir vous presser, vous n’avez toujours pas répondu à ma question…- J’y viens, j’y viens, il me faut un individu… brillant, ça va de soi, et ayant développé un goût certain pour l’inconnu, les nouveautés, un individu ayant déjà été confronté à diverses situations complexes, d’où il a dû se sortir, seul, par force de caractère ou bien par habileté, et il me le faut, par-dessus tout, issu d’un élevage de basse catégorie.- Catégorie 3 ?- Même 4, si vous avez, il n’en sera que plus modelable… »Un autre Observateur prend soudainement la parole :« Alors là ! Alors là ! LA ! Vous tombez à point nommé !- Comment ? S’étonne Numéro 4.- Pardon. Mes hommages Monsieur 4. Excusez mon enthousiasme un chouia trop expansif. En fait, ce que je voulais dire, c’est que vous n’auriez pas pu mieux tomber ! N’est-ce pas. Il m’est possible de vous proposer un adolescent, de cat’4, très capable, très inspiré, au cursus peut-être un peu chaotique… mais dont les qualités compensent amplement ses légers accrocs de parcours.- C’est lui ? S’interroge Numéro 4 en désignant l’un des écrans de contrôle.- Précisément.- N’est-il pas un peu maigrichon pour un élément de catégorie 4 ?- Heu… oui, il est largement en dessous de la moyenne du groupe d’élevage, n’est-ce pas, mais comme je vous le disais, son cursus est chaotique… Il m’a déjà été donné de l’observer, si je me rappelle bien, mais dans une autre catégorie, la 3, je crois… Il a sans doute été rétrogradé… sans certitude. En tout cas, maintenant, il est rentré dans les rangs… »A son binôme d’enchaîner :« Certains de nous l’observent consciencieusement depuis quelques temps. Selon moi, ce jeune garçon est tout ce qu’il y a de plus prometteur, il a un don d’adaptation et d’apprentissage surdéveloppé, sans compter qu’il est animé d’une curiosité de tous les instants et doté d’une ingéniosité telle, qu’elle égalerait presque celle des 10 premiers… à âge équivalent, bien sûr.- Oui, il était inutile de le préciser… quoique pour certains…- Si vous voulez bien m’accorder quelques instants…- Allez-y, je suis tout ouïe.- J’étudie cet individu en ce moment même parce qu’il a eu un comportement étrange lors du dernier repas, un repas du reste entaché - vous n’êtes pas sans le savoir – par un malheureux événement.- J’ai reçu le rapport. Passons.- Bref, je n’ai pas vu grand-chose de répréhensible lors du repas, même au deuxième visionnage, mais en jetant un coup d’œil dans son box, je me suis aperçu avec stupéfaction qu’il avait réussi à ramener sur lui un petit objet métallique, une vis si je ne m’abuse… Il l’a cachée sous une partie mal fixée de son matelas…- Intéressant… Quoi d’autre ?- Et bien, j’ai continué à le suivre assidûment et je me suis rendu compte que ce n’était pas un acte exceptionnel de sa part, puisque lors de la balade qui suivit, il déroba, sur un fruitier, un abricot qu’il glissa dans une des jambes de son pyjama et qu’il put ramener jusque dans son box.- Remarquable… Sans éveiller les soupçons des Veilles ?- Nullement. Il est plutôt doué. Il possède plusieurs petits objets, comme ça, qu’il cache dans ses dessous lorsqu’il est dans son box, et sous son matelas, lorsqu’il est amené à sortir de son box. Comme une sorte de collection…- Futé l’idée d’amasser des objets.- Si vous le dites.- Des informations sur son enfance ?- Pour ça, il faudrait que vous descendiez d’un étage, aux archives, nous ne conservons rien ici, vous le savez bien, seule notre mémoire nous permet quelques stocks d’infos, qui s’avèrent négligeables et souvent erronées. L’usure du temps. Et nous n’avons pas l’autorisation de garder de copies de nos rapports, sous peine d’être accusés de manquement à la bonne conduite. Un pas de travers, et c’est la cour martiale.- Merci pour le rappel. Je suis au courant de toutes ses règles puisque j’en suis un des principaux instigateurs… C’était une sorte de test dira-t-on, pour vérifier si cela vous avait échappé…- Non non, voyons, bien sûr que non, mais vous me demandez des informations que je n’ai pas, ou auxquelles je n’ai pas accès, alors je vous explique jusqu’au bout ce que j’ai à vous expliquer, voilà, c’est tout…- C’est cela oui… Je descends, je ne voudrais pas vous ennuyer plus longtemps… au risque de vous faire passer à côté d’un événement important… Mais avant… peut-être avez-vous un numéro de dossier ou un matricule à me donner, tout de même ? Ou ça non plus, ce n’est pas dans vos cordes ?- O26A, Monsieur 4. »Sans même prendre la peine de remercier ses informateurs (petite vengeance personnelle) Numéro 4 se dirige vers l’ascenseur tout en songeant à la valeur de son choix : ce garçon serait-il à la hauteur de ses espérances ? Bon, il est curieux et intelligent, ça ce voit, mais serait-ce suffisant ? Numéro 8 est un de ceux dont l’exigence n’égale que les compétences, et avec sa science, son brio, son indispensabilité en tant que chirurgien en chef, il peut se permettre de petits caprices de temps en temps.Et celui-ci est d’autant plus légitime que Numéro 4 a déjà eu l’occasion de côtoyer le sujet en question, le trouble-fête, le Numéro 18, lors d’une réunion d’information sur le mal actuel qui infecte et décime les troupes ; et qu’après quelques instants en sa présence, l’idée de l’éliminer, purement et simplement, lui a traversé la tête tellement violemment qu’il en a eu une migraine démente. Ha ça ! Il lui aurait bien collé un gros pain en plein dans sa tronche à cet abruti aussi bête qu’imbu de sa personne, il lui aurait bien envoyé une mandale dans sa face de "je sais tout, j’ai tout vu, j’ai tout vécu, et tout m’est dû", ça l’aurait peut-être remis à sa place ce jeune con de 18 !Il est mal barré, 18… oui, et même plutôt à plaindre d’un certain côté…Le trajet en ascenseur, fulgurant. Juste le temps d’une inspiration, et encore, une courte inspiration. Et les portes de plexi s’ouvrent sur l’abondante population de la salle des archives, agitée comme pas permis.Toujours, quand Numéro 4 arrive dans cette pièce, toujours il a l’impression qu’un branle-bas de combat vient d’être lancé, ou qu’une bombe est sur le point d’exploser à proximité, ou que tous en même temps ont une envie pressante et que les toilettes sont définitivement fermées à clé.Il sourit.Un petit bonhomme d’Archive qui passe par là au pas de course lui renvoie l’amabilité.« Bonjour ! » Lance Numéro 4, un peu trop tard. Le bonhomme s’est déjà noyé dans la masse.Qu’à cela ne tienne, Numéro 4 plonge dans la foule et va s’attabler en face d’un Archive Supérieur absorbé par sa frappe, et s’assoit sur un siège à la taille des usagers habituels, c’est-à-dire très étroit et tout petit. Autant dire que, charisme ou pas, Numéro 4 a l’air fin, ratatiné et plié en deux dans ce fauteuil pour nourrisson.Le menton sur les genoux, Numéro 4 émet un grommellement autoritaire… qui provoque l’arrêt instantané de l’activité de son interlocuteur supposé.« Mes hommages Monsieur 4, vous désirez ?- Bonjour, je suis venu pour une sélection humaine…- Humaine, vous dites ? Laissez-moi vous préciser que toutes les autres espèces animales ont disparu - d’ici en tout cas - depuis des lustres, je crois que la dernière c’était un chien, un chien nain, très bruyant du reste, qui appartenait à un des premiers, Siarha je crois, tout le monde l’appelait Sisi, mais ça date de mon enfance, pour vous dire que ça fait bien une éternité qu’on n’a pas vu de bestioles quelles qu’elles soient…- Merci, merci, vous êtes assez précis, merci, et je vous rappelle que je suis légèrement plus âgé que vous, et que j’ai très bien connu Sisi, une teigne ; vous m’excuserez pour l’expression "sélection humaine", mais vous savez ce que c’est - vous plus qu’un autre - la force de l’habitude…- Oui, l’âge… mais vous avez su vous conserver, ce que l’on ne peut pas dire de tout le monde…- En effet, je suis encore bel homme… Assez de flatterie !- D’accord… Et quel type de sélection désirez-vous effectuer ?- J’ai déjà un matricule. Il me faut simplement ses antécédents, il semblerait que l’individu sélectionné ait déjà vécu plusieurs vies…- Je vous écoute.- 026A.- Un cat’4, il me semble avoir vu passer un rapport à son sujet il y a fort peu de temps…- C’est exact. »Le Supérieur Archive fait danser ses doigts rabougris sur son clavier, et en cinq secondes il retrouve la trace de 026A, et sur l’écran longiligne apparaît ces quelques phrases :Né 26A█Individu subversif█Anti-social de classe moyenne█Porteur sain du virus de la grippe commune█Condamné à une rétrogradation en catégorie inférieure pour tentative d’évasion et récidivisme█« Son numéro de dossier est le 56 4 00512, indique le Supérieur Archive, le regard littéralement scotché sur son écran. Vous trouverez tous les éléments dont vous avez besoin dans ce dossier. Il contient l’intégralité des documents relatifs à cet individu depuis sa naissance jusqu’au jour d’aujourd’hui. Cependant les rapports quotidiens viennent tout juste de nous être transmis et nous n’avons pas encore eu le temps de les compulser.- Parfait ! Où pourrais-je trouver ce dossier ?- On va vous l’apporter… »Le Supérieur Archive décroche ses rétines des cristaux liquides qui tatouent son écran et il relève la tête. Le premier regard croisé est le bon. Et l’Archive aux prunelles interceptées s’arrête net.« Tiroir 56, rangée 4, dossier 512.- Tout de suite Supérieur. »A peine le temps de dire « … », Numéro 4 prend possession du dossier.« Merci. Je vais prendre connaissance de l’ensemble de son parcours. En attendant, vous allez me sortir immédiatement 026A de la chaîne, et avec des pincettes, je le veux entier et en pleine forme. Vous me le ferez mander dans mes appartements. Il fera parfaitement l’affaire. Nous allons lui donner une formation intensive d’aide-chirurgien, quelques dizaines de séances de bourrage de crâne et il pourra remplacer cet impertinent cafard de Numéro 18 !- Excusez-moi de ne pas vous avoir arrêté plus tôt, Monsieur 4, mais je ne voulais pas vous interrompre, question de politesse…- C’est bon, j’ai compris, je ne m’adresse pas à la bonne personne. Ça m’arrive toujours. J’oublie trop souvent cette foutue segmentation des tâches, encore une idiotie basée sur un classement de valeur absurde, que je ne cautionne d’aucune manière d’ailleurs, il est pourtant patent qu’un barème fondé sur le jugement d’un seul homme ne peut pas être un bon barème, ça me fera toujours enrager de ne pas avoir eu le dernier mot sur ce point de règlement, et jamais je ne pourrai m’y faire, jamais ! Mais vous vous en foutez, vous, vous suivez les ordres à la lettre comme de bons moutons de panurge que vous êtes… Sacré 8 et ses expressions à la con…- Des moutons de panurge Monsieur 4 ?- Laissez tomber. Je dois faire appel à qui alors ? Aux services d’un gardien ? d’un veille ? d’un technicien ? - non, pas d’un technicien -, d’une nourrice alors ?- Le travail sera fait plus délicatement par un Veille, les Veilles sont efficaces et privilégient la pression mentale à la violence physique ; à leur âge, ils ne peuvent plus vraiment se servir de leurs muscles… Se tenir debout est déjà pour eux un supplice alors…- Alors vous, vous m’amusez… Vous êtes fendard… Un Veille à m’indiquer en particulier ?- Non, ils sont tous, à peu de choses près, identiques, en termes de comportement global ; ensuite, choisir un Veille qui a pour habitude de s’occuper régulièrement du groupe d’élevage de 026A serait à mon sens plus judicieux…- Amusant et de bon conseil… Un matricule ?- Attendez un instant, je me renseigne…- Faites.- Disons… 33B. En fin de vie. Un exemple de loyauté. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour mener cette mission à bien. Veillez simplement à bien lui expliquer la tâche qui lui incombe. N’hésitez surtout pas à répéter trois ou quatre fois les consignes, ces individus ont du mal à accepter leurs faiblesses, et avec les années, vue et ouïe sont les premiers sens affectés...- J’en prends note…- Voulez-vous un papier et une mine de carbone pour prendre ces notes ?- Non, ce n’était qu’une expression… 33B. Répéter les consignes. Je pourrai très facilement retenir tout ça quelques instants… Je vous remercie infiniment. Que ferait-on sans vous ? Hein ? Oui, je vous le demande, que ferait-on ? Rien ! Encore une preuve qu’avec ce système, personne ne peut se démerder tout seul ! On est mal barrés je vous dis, on est mal barrés ! Enfin… mille mercis.- A votre service Monsieur 4. »Le grand manitou 4 se ressaisit alors vivement du dossier 512 et retourne au niveau supérieur pour organiser le prélèvement de 026A. En temps normal, cette étape, il l’aurait déléguée à un de ses subalternes, mais là, il tenait vraiment à la réussite du prélèvement, car le remplacement de 18 par un individu moins prétentieux et plus serviable était devenu une urgence de premier ordre.De nouveau dans la salle de surveillance, il se rapproche de l’Observateur qui lui a proposé le garçon 026A :« Que fait-il en ce moment ?- 026A ?- Oui.- Il joue dans son box…- Pouvez-vous l’endormir ?- C’est que c’est un peu tôt, Monsieur 4…- Je sais, mais pouvez-vous le faire ?- Bien évidemment… Il y a un moyen de contourner les automatismes…- Alors faites-le.- Une petite manipulation, et ce sera chose faite. Juste un dernier coup d’œil sur le scan de son électroencéphalogramme, il devient stable…- Très bien. Je veux parler au Veille 33B. »L’observateur, occupé à surveiller la pulvérisation du gaz soporifique dans le box de 026A, s’empresse de faire signe d’une main à un de ses collègues, qui rapplique dare-dare.« Oui ?- Connecte Monsieur 4 avec le Veille 33B.- Entendu. »Ce dernier se dirige vers ses postes de contrôle, pousse une manette, utilise un joystick, appuie sur un bouton, et un crépitement se fait entendre, immédiatement suivit d’un souffle sonore.« Veille 33B ! Fait l’Observateur dans un micro dressé au beau milieu de sa console.- Oui, répond le Veille, qui, dans sa ronde habituelle, vient d’être interrompu par la voix de l’Observateur, jaillie d’un interphone mural.- Monsieur 4 désire s’entretenir avec vous.- Très bien, où dois-je me rendre ? »L’Observateur couvre le micro de sa main, et se tourne vers Numéro 4 :« Qu’il reste là où il est. Et qu’il se munisse d’un combiné, il ne faudrait pas que notre discussion soit trop ébruitée… »La main retirée du micro :« Attrapez le combiné de l’interphone, vous savez où il se trouve ?- Oui Monsieur. Je l’ai. »A Numéro 4 de prendre le relais :« Veille, Numéro 4.- Mes hommages Monsieur 4. Que puis-je pour vous ?- Vous allez me chercher l’individu 026A, le 026A, saisi ?- Oui.- Répétez.- 026A, Monsieur 4, 026A.- Parfait, nous venons de l’endormir, attendez un petit moment, le temps que le gaz se dissipe, puis prélevez-le, à l’aide d’un brancard, et amenez-le-moi dans mes appartements. Tout ça, sans violence, je veux 026A intact ! Compris ?- Compris Monsieur 4.- Répétez.- Je récupère…- En chuchotant de grâce, sinon quel intérêt d’avoir attrapé le combiné ?- Excusez-moi Monsieur 4.- Reprenez.- Je récupère un brancard le temps que le gaz soporifique se dissipe dans le box de 026A, puis je prélève l’enfant sans violence et je vous l’amène dans vos appartements. Vous ne voulez pas que je vous l’esquinte, le petit, c’est d’accord. Mais vous le voulez mort ou vif ?- VIF ! Voyons, je le veux sain et sauf !- Alors vous l’aurez sain et sauf Monsieur 4.- Bien, je suis heureux de pouvoir constater que l’on m’a fort bien conseillé en me suggérant votre participation à cette opération.- Tout le plaisir est pour moi Monsieur 4.- A tout de suite.- A tout de suite Monsieur 4 »
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