Chapitre VIIIUne demi-sphère noire tous les pas.Pas d’estimation des mensurations. Pour cause, personne n’est autorisé à parcourir le lieu dans toute sa longueur, sa largeur ou sa hauteur.C’est grand. Brillant. Aseptisé.Trois étages de passerelle, le long de trois étages d’interminables allées de portes étriquées. Juxtaposées, parfaitement alignées en hauteur et en longueur. Une série continue d’accès, se prolongeant à perte de vue. A l’œil, on pourrait croire que des escaliers métalliques branlants ont poussé de manière régulière pour passer d’un niveau à un autre. Toutes les dix portes. Ou, au choix, en regardant mieux, se cachent à leur côté des monte-charges puînés, tout aussi branlants. Sur les différents paliers se trimballent, pêle-mêle, scientifiques, gardes, Veilles, immenses reproducteurs au bras de minuscules chaperons, et robots rudimentaires sur chenilles en caoutchouc. Tous sans arrêt en va-et-vient. Sorte de fourmilière. Grouillante mais organisée. Où chacun a sa place, où chacun a son rôle. Les uns restant constamment sur un même niveau, les autres navigant, louvoyant d’un niveau à un autre, puis à un autre et encore à un autre. Les uns appuyant sur tel ou tel bouton, les autres pénétrant dans les pièces, derrière les portes. Les uns notant ceci et cela sur des bouts de papiers, les autres nettoyant mécaniquement. De temps en temps, un brancard, dans un sens vide, ou occupé dans l’autre. Cadencé, un chuintement, une porte qui s’ouvre, un homme qui entre, ou sort, en général seul. Parfois, à la sortie, il est accompagné. D’une porteuse engrossée menée en salle d’accouchement. Ou d’une porteuse anéantie, en fin de vie, conduite au recyclage. Tout ça dans un fouillis structuré.Et partout sur les murs, partout autour des portes, d’un côté ou de l’autre - et même parfois au-dessus - foisonne une quantité innombrable de boutons, d’interrupteurs, de commutateurs, de loupiotes clignotantes.En fond sonore, un bourdonnement continu de grincements métalliques mêlés de gémissements, rythmés de bips, de bops, de drelin drelin, de scklacks, et de discussions à voix basse.Ici, le silence n’existe pas. Ici, il se passe toujours quelque chose. Ici, c’est le hall des femmes. Il y en a toujours une qui se plaint, ajoutant à tous les coups à ses geignardises des réclamations indues. Ici, c’est le hall des porteuses pour être plus exact. Et parce qu’elles se savent indispensables, elles se permettent des écarts de conduite, des comportements aberrants, des râles et des refus d’obtempérer qui, chez une autre classe, seraient absolument inacceptables et hautement réprimandés.En fait, il existe deux types de femmes :- les porteuses ou pondeuses,- les nourrices ou gardiennes.Les porteuses sont les plus nombreuses, plusieurs centaines jusqu’à il y a peu. Car un étrange mal, un fléau impitoyable semble prendre plaisir à décimer les rangs, et personne n’est épargné. Depuis peu, dans cet immense hall, les frénésies de lamentations se font de plus en plus fréquentes, et les départs en urgence de porteuses vides devenues hystériques s’enchaînent à intervalles de plus en plus courts, se répétant à présent deux à trois fois par jour. À ce rythme, les prévisionnistes les plus optimistes ne donnent pas cher de la peau des pensionnaires. Surtout que les autorités compétentes se trouvent totalement dépourvues face à cette toute nouvelle pathologie qui rend les porteuses cinglées, et même pire, stériles. Ne sachant que faire, ils évacuent, ils évacuent à tour de bras, mais le remplacement ne se fait pas dans les temps, parce que le cycle de développement d’une nubile reste désespérément long. Trop long.Et cette situation devient vraiment inquiétante. Voire alarmante. La survie même de la colonie est en jeu. Car il n’est pire situation qu’une pérennité remise en question.Chapitre IXJ’arrache le énième lambeau plastifié du capiton.J’ai commencé par glisser mon index droit à l’intérieur d’une des dix-huit déchirures du tissu qui recouvre mon mur. Une de celles que j’ai faites pour compter mes bébés. Ou disons plutôt… pour compter mes accouchements, ce serait plus juste. J’ai glissé mon index droit par une de ces coupures, et j’ai élargi la fente en montant et en redescendant, des centaines de fois - monter et redescendre -, de manière à détacher méticuleusement le revêtement extérieur de la mousse alvéolée. J’ai enfoncé mon doigt jusqu’à le voir ressortir par la fente voisine. Puis j’ai tiré, j’ai tiré de toutes mes forces, pour détacher de longs écheveaux de tissu. De haut en bas de mon mur.Mon mur, je l’ai dénudé.J’arrache le énième lambeau plastifié du capiton. Je suis presque venue à bout d’un pan de mur tout entier. Ça y est. Je m’attaque à présent à la mousse, je veux voir ce qu’il y a derrière, si une fuite est possible, ou même envisageable, peut-être y a-t-il une trappe cachée ? Ou une aération assez large pour m’y faufiler ? C’est que je commence à avoir faim, vraiment faim, mon ventre gargouille, il crie famine à sa façon, et je ne peux rien y faire, j’ai beau aspirer par la paille qui m’envoie d’habitude ma ration de nourriture à intervalle régulier, rien ne vient, les intervalles n’existent plus, plus personne n’est venu me voir depuis longtemps déjà, je ne pourrais dire combien de temps, les intervalles n’existent plus. Plus de rythme = plus de vie. Il fait sombre dans mon box, la lumière tamisée blanchâtre ne s’éteint jamais, elle ne cesse non plus de parasiter, juste soutenue par un flash rouge, parfois, quand il veut. Et à chaque fois, je sursaute, c’est affreux…Je racle comme je peux la mousse du mur. Derrière, c’est de l’acier, pour changer. Je poursuis ma tâche. J’espère tomber sur une fissure, un joint défaillant entre deux plaques, un endroit où il y aurait suffisamment de jeu pour le mettre à profit. Mon ventre gargouille encore. Différemment. Je n’ai pas fait mes besoins depuis la rupture de ma routine. Quand j’appuie sur le bouton dédié, ni l’entonnoir ni la boîte ne sortent. Je ne sais comment m’y prendre, comment procéder… Je vais bientôt être obligée de faire sous moi, dans mon box… Je recueille toute la mousse arrachée et la regroupe dans un coin, en tas, en vue de m’en servir pour recouvrir mes déchets organiques. Et je continue à gratter ma paroi, inlassablement…A gratter comme ça, comme une aliénée, j’ai soudainement une impression de déjà vu, de déjà vécu, j’ai le sentiment de ne pas m’acharner de la sorte pour la première fois. Souvenir lointain. Un picotement qui se diffuse à partir de mes ongles, qui s’atténue au fil de mes phalanges pour disparaître au creux de mes paumes. Je me rappelle de cette sensation désagréable, le contact du rembourrage sur la pulpe de mes doigts, ou lorsque des flocons de mousse synthétique se logent sous mes ongles…Quand était-ce ?Il y a une éternité...J’étais jeune, oui, c’était bien avant ma première grossesse… Dans un box. Celui-ci ? Non. Un autre. Duquel on m’a déplacée. De force. Une douleur reparaît. Je jette la poignée de mousse qui m’encombre la main et me touche l’arrière du crâne. Une bosse. Un œuf de pigeon. Une excroissance, que je pensais - comme ma tache en forme d’étoile -, de naissance. Une cicatrice, un sceau indélébile, qui me refait mal tout à coup ! Mais pourquoi ?!Quelqu’un m’a tapée dessus. Je ne me souvenais plus. Un Garde m’a frappée avec une matraque, en lâche, j’avais le dos tourné.« Retenez cette sauvageonne ! Voyez comme elle a ruiné son box, elle est folle ! Folle à lier ! Voyez le désastre ! C’est l’âge, l’âge ingrat, l’adolescence vous me direz ! et l’ignorance ! Elle ne sait pas combien il nous en coûte de remettre en était une cellule ! Une cellule dont on ne peut se priver, avec la surpopulation actuelle ! »Je voulais m’échapper, m’évader, m’aventurer hors de ma boîte, avoir la possibilité rien qu’une fois d’observer de mes yeux le monde extérieur.« Regardez-la, je suis persuadé que si elle pouvait, elle nous sauterait au cou pour nous égorger avec ses quenottes acérées ! Et qu’elle ne s’arrêterait pas là ! Qu’elle nous achèverait en nous étripant sauvagement ! Une sauvageonne je vous dis ! »A l’époque, j’avais râpé quasiment toute la matelassure de ma cellule. Et j’avais rien trouvé. Seulement du gris, du gris et rien que du gris. Le gris froid du métal froid.« Faites attention, elle est prostrée au fond du box, comme un animal effarouché, elle se sait acculée, elle sait qu’on va la punir pour tous les dégâts qu’elle a causés… Alors méfiez-vous ! »Aussi j’avais bondi, fulgurante, d’un trait, les coudes en avant, j’avais bousculé les deux gardes envoyés pour me maîtriser, j’étais sortie, je me souviens, j’étais sortie ! J’avais traversé l’embrasure de la porte battante, mais la lumière extérieure, trop forte, m’avait éblouie, et…Seuls quelques flashs me reviennent : - moi, entravée, allongée - un éclairage, plus puissant encore que celui de l’extérieur, provenant d’une source arrondie - des bribes d’une discussion entre plusieurs silhouettes - des mots étranges : « leucotomie », « substance blanche », « cortex préfrontal », « altération de l’impulsion, du jugement, de la mémoire, de la sexualité, de la personnalité, de la spontanéité » - et une longue aiguille à la pointe effilée, que l’on me glisse lentement dans une narine, la droite.C’est curieux que tout me revienne ainsi.Je fais une pause et me relaxe, me détends un instant, comme dans les programmes de sophrologie qu’on nous diffuse pendant nos gestations, pour éviter les répercussions néfastes du stress de la mère porteuse sur le cerveau du bébé et sur son futur comportement - qui disent. Étendue, différentes parties de mon corps doivent être en contact avec le matelas. L’arrière de la tête, la région des omoplates, les coudes, les paumes des mains, le bout des doigts… les fesses, les cuisses, les mollets, les talons. Je ferme les yeux. Situe tous ces points de contact. Et alors, je pense au mot "soulagement", d’autres fois je privilégie "paix" ou "tranquillité" ou "sérénité", mais j’avoue bien aimer "soulagement". Ce qui fait suite classiquement, c’est le lien de ce mot à un paysage agréable, une vallée verdoyante ou une prairie en fleur, de celle des images de chasse. Ceci génère inconsciemment une certaine évasion, une balade dans nos pensées, une excursion qui avoisine l’onirisme, une aventure au travers de choses auxquelles nous n’avons pas droit, en tant que porteuses.Me vient un champ, de la terre à perte de vue, une terre labourée, marron foncé, une terre fine, aérée, sans aucune pierre et presque aucun caillou. Des sillons parallèles entaillent le terrain en une infinité de creux sombres sur talus clairs... C’est le crépuscule sur les travées. Je profite du peu de lumière qui subsiste. Perchée tout en haut d’une des bosses, je me tortille en tous sens, je cherche de quoi me nourrir, rampant sur le sol meuble et boueux du haut de mes soies rigides, je contracte tous mes différents anneaux, les uns après les autres. J’avale de la terre, beaucoup de terre, elle a un goût rance, un goût de mort. Mais j’ai toujours faim, une faim insatiable, même si un mal de ventre me travaille... un mal au ventre abominable ! Brûlure d’estomac, tube digestif noué. Incendie. Nœud de marin. Nœud de Piton. Ou pire. Je me plis en deux de douleur, en quatre, en six, en douze !... C’est atroce, je n’en peux plus, je me sens partir, je me recroqueville sur moi-même. C’est le noir total.J’ouvre les yeux, je suis en boule dans un coin de mon box, à genoux, tremblotante, je crains fort m’être loupée, la séance n’a pas été très bénéfique… Une série de bruits bizarres se font entendre à travers les murs de mon box : une explosion distante / une vibration / un grincement / un craquement / le clapotis étouffé d’une importante fuite d’eau. Un regard au dessus de mon épaule, un éclair rouge, et à travers les lézardes du matelassage je repère un creux plus sombre qui dénote sur la grisaille uniforme du mur. Une petite dépression ovale. À peine visible. Je tends mon doigt et je le pose à cet emplacement. C’est mou. J’enfonce mon ongle. On dirait de la pâte. Je gratouille, retire un morceau, le roule en boule, en retire d’autres, les amalgame en une boule plus grosse que je manipule vigoureusement. Trois mouvements et celle-ci se ramollit et commence à coller un peu aux doigts… Réflexion faite, j’utilise cet amas pour encoller et retirer ce qui reste de pâte dans le trou.Un long bouchon en entonnoir se détache. Et je découvre un petit orifice d’où jaillit un faisceau de lumière ténu.Je conserve l’amas de gomme entre le pouce et l’index. Je le presse, le roule en boudin, l’allonge, l’aplatis, l’étale au creux de ma main, le plie, le replie, le compacte et recommence. En même temps, je considère d’un œil curieux l’étroite cavité par laquelle seul mon auriculaire pourrait passer, et à grand peine. Je regarde à l’intérieur, me disant que ce sera sûrement intéressant, mais je n’arrive à rien distinguer, rien en dehors d’un intense halo de lumière…Puis la lumière s’éteint, subitement, sans raison apparente…Un léger craquement me parvient aux oreilles, il s’accentue, une chose semble bouger au fond du trou. Ça s’agite, mollement, et ça se rapproche… ça se rapproche…Je recule et bascule en arrière quand je m’aperçois que la chose commence à sortir, sous la forme d’une bulle brune et bombée à la surface du mur. Son enveloppe légèrement irisée luit et lui donne l’aspect d’une gouttelette d’eau vaseuse. Je crois reconnaître un ami. Celui qui m’a rendu visite, l’ami super calme… avant l’amère super tempête… Quelque effort après, il extrait le reste de son anatomie cylindrique, lubrifiée par un mucus filandreux - de la sueur version baveuse - et il se laisse dégouliner le long du mur jusqu’à tomber sur un fragment d’étoffe, à la pointe de mes rotules.L’ami ver se redresse et se rigidifie en esse :« Ce trou sera ta planche de salut ! »Je m’interroge/l’interroge… « Je suis complètement démente, aliénée, détraquée ? C’est ça ? Tu es un pur produit de mon imagination malade, une sorte d’hallucination ? saisissante ? époustouflante ? Pourquoi ces visions ? Pourquoi cette personnification ? Serait-ce dû aux séquelles engendrées par le coup que je me suis pris sur le crâne, derrière la tête, quand j’étais plus jeune ? Auquel cas, pourquoi se décident-elles à faire surface seulement aujourd’hui et maintenant, précisément ? C’est peut-être l’anxiété le stimulus clé, le déclencheur de la crise ? Ou peut-être qu’il ne se passe absolument rien d’exceptionnel dans mon box, après tout, je me fais peut-être des idées ?- Tu veux que je te dise une bonne chose ?- NON.- Tu te poses trop de questions.- Mais c’est prodigieux ! Je refuse de les voir et malgré tous mes efforts je vois des choses qui n’existent pas ?! Pour preuve, toi, tu n’existes pas ? Qu’est-ce qu’un ver de terre viendrait foutre ici, dans le box d’une porteuse ?- Lui rendre une visite amicale. Pourquoi les vers de terre n’en auraient-ils point le droit ?- Oui, bien sûr… et tu t’adjuges aussi le droit de penser, et de causer notre langage - et de surcroît de le causer soutenu ! Et de me prévenir d’évènements qui n’ont pas encore eu lieu, ça ne te paraît pas un peu tiré par les cheveux ?- Méfie-toi petiote… Si tu insistes encore ne serait-ce qu’un iota… Un seul mot de plus à propos de mon existence ou de ma non-existence et pouf ! je disparais et je te laisse profiter pleinement de ta solitude extrême. Une solitude qui sans moi - tu es en droit de savoir - risque de durer longtemps… très longtemps…- Le chantage à présent ! Tu es terrible comme bestiole ! Qu’est-ce qui te fais dire que tu pourrais me sortir de là ?- C’est que j’ai déjà failli réussir une fois. Et moi, au moins, je me souviens de ce qu’il y a dehors…- Pourquoi te vantes-tu ? Pourquoi dis-tu ça ? Tu insinues que j’aurais su de quoi est fait l’extérieur de mon box et que je l’aurais oublié ?- Oui.- Et comment aurais-je oublié ça hein ? Comment aurais-je oublié un fait aussi marquant de mon existence ?- Parce qu’on t’a coupé un bout de cerveau ma petiote…- Co… comment ?- La lobotomie focale. Une intervention de chirurgie cérébrale. Routinière. C’est plutôt efficace pour effacer les souvenirs…- Effacer les souvenirs ?... Mais je me rappelle tout de même… de bricoles… Bon, la plupart du temps très diffuses… Des réminiscences éparses… presque comme des souvenirs…- Depuis quand ?- Il y a peu.- Ha !- Qu’est-ce que cela signifie encore ?- Devine.- Que ce serait grâce à toi que je me rappelle de tout ça ?- Bingo.- Mais c’est absurde ! Complètement absurde !- À qui le dis-tu. Je te signale que tu dialogues en ce moment même avec un ver qui parle. »Le voyant rouge se remet à clignoter, à un rythme normal, j’attends l’ouverture de l’écran de la boîte à images, mais rien ne se passe. Les reproducteurs ne vont pas tarder. Je dois mettre un peu d’ordre dans mon box. Surtout, il ne faut pas qu’ils calculent ma maladie mentale - ils sont peut-être longs à la détente mais pas totalement stupides -, sinon, qui sait ce qu’ils vont faire de moi.« Les électrochocs. »J’essaie de fourrer à nouveau toute la mousse, fractionnée, morcelée, émiettée, derrière les bandes de tissu du capiton, que je replace bon gré mal gré en les nouant aux fixations / propulseurs d’eau. J’enveloppe le ver dans l’une d’entre elles et le cache de mon mieux. Je dois vite me repositionner pour accueillir le premier reproducteur.Ainsi j’attends…J’attends…Et j’attends…« Qu’attends-tu ? Me demande le ver de sa petite voix sourde. Que quelqu’un vienne ? Mais tu es vraiment à côté de la plaque, ma pauvre petiote ! Tu ne comprends donc pas que plus rien ne va ? Tu es désormais seule ! Fourre-toi bien ça dans ce qui te reste de cervelle ! Tes trois derniers neurones se touchent et font court-circuit, ça c’est vrai, mais je pensais que tu arriverais tout de même à comprendre l’ampleur du problème ! C’est la fin des haricots ! - ah ! J’aime bien cette expression : la fin des haricots…- Tais-toi, tu dis n’importe quoi, tu fabules, tu m’embrouilles l’esprit, tu veux me perdre dans le dédale de mes idées folles… Ils vont arriver et je serai en train de bavasser toute seule. Tais-toi ! Tout va revenir à la normale, j’ai juste besoin de me recentrer, tout va aller pour le mieux, j’ai juste besoin de t’oublier, tout est normal ! Je me suis créée mes propres images, j’ai modelé le monde pour qu’il adhère à ma vision altérée, je suis perturbée, j’ai juste besoin de me persuader que tout est comme toujours, que rien n’a changé. Rien de rien !- On peut toujours rêver, ça ne coûte rien…- Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tu n’existes pas ! Bientôt j’aurai droit à une nouvelle séance d’emboîtage avec un colosse, et tout filera droit !- Bien, voyons voir ça… Si tu as raison, je te promets de ne plus t’ennuyer. »Ainsi, j’attends…J’attends…Et j’attends…Et un flot incontrôlable de larmes envahit tout à coup mes yeux. J’éclate en sanglots, j’ai le tournis, toute ma cellule danse, chaloupe, tangue, la lumière rouge déconne à nouveau et s’arrête plus longuement, pour s’allumer à moitié, je choppe une poignée de mousse pour m’éponger, personne ne viendra. Le ver a raison. Je suis folle. Et en plus, on m’a abandonnée… Je me réfugie à nouveau dans mon coin.La présence du mur dans mon dos me rassure…Je m’interroge/l’interroge… « J’ai peut-être fait mon temps ? Peut-être que dix-huit enfants c’est le seuil ? Que je suis devenue trop vieille, trop usée, que mon utérus n’est plus assez sûr pour accueillir la semence, qu’à présent je ne suis plus d’aucune utilité dans cette société ? Peut-être que c’est ainsi que se finit la vie d’une porteuse ? Personne ne m’a vraiment expliqué comment la vie se terminait ? Peut-être cherchent-ils à m’affamer pour que je meure d’inanition ? Mais dans ce cas, pourquoi me priver aussi de tout confort ? De l’évacuation de mes déchets par exemple, ou du lavage automatique ? Par souci d’économie ? Peut-être favorisent-ils les nouvelles venues ? Ce serait logique, aucune ressource n’est inépuisable, le retraitement de mes selles doit bien consommer de l’énergie quelque part, l’eau est peut-être une ressource en voie de raréfaction ? Je commence à comprendre…- Tu comprends que dalle, ma pauvre petiote ! Avec tes je je je, je ceci, je cela, je si, je mi, et peut-être que je na na na… Tu es à des années-lumière de la vérité !- Des années-lumière ?- Oui, c’est une unité de mesure, très forte, c’est la seconde fois que ça t’interpelle, tu as déjà posé la question à un Homme lorsque tu l’as entendu utiliser ce terme pour la première fois.- À quel type d’Homme ? Je ne crois jamais avoir entendu ces mots dans la bouche d’un reproducteur ou d’un garde…- Très juste pour une fois. On y arrive… on y arrive…- J’ai déjà dialogué avec un autre type d’Homme ?- Je n’irais pas jusqu’à utiliser le mot "dialoguer", tu as échangé deux trois éclats dira-t-on, ça ressemblait plus à : « NON, NON, LAISSEZ-MOI TRANQUILLE ! JE NE VEUX PAS ENTRER DANS CETTE CELLULE ! » ; et lui : « TU FERAS CE QUE L’ON TE DIT DE FAIRE ! OU SINON JE T’EXPEDIE D’UN COUP DE TATANE A DES ANNEES-LUMIERE ! » ; et toi : « C’EST QUOI UNE ANNEE-LUMIERE ? » ; et lui : « C’EST UNE UNITE DE MESURE, TRES FORTE, PRESQUE AUSSI FORTE QUE LA TARTE QUE TU VAS TE PRENDRE DANS LA GUEULE SI TU NE BOUCLES PAS TON CLAPET A MERDE ! »- Pas très élégant…- Ces Hommes ne sont pas conditionnés pour être élégants. Ce sont des exécuteurs. Les pires de tous. Ils ont pour tâche de tuer. Ceux qui les rencontrent ne font pas de vieux os.- Mais comment en suis-je arrivée là ?- Condamnation à mort.- Et je suis toujours en vie ?- Oui, grâce à la lobotomie !- Ha…- Tu étais ce que l’on appelle dans notre colonie une "réfractaire". Tout allait bien jusqu’à ce que l’on t’explique les rouages de ta vie d’adulte et que l’on te forme pour ta future fonction. Dès que l’on t’a donné les raisons pour lesquelles tu allais devoir rester isolée, enfermée, cloîtrée et laissée constamment à disposition des reproducteurs comme toutes tes collègues pondeuses, tu as présenté les signes prédictifs classiques d’un rejet.- Ha…- Manifestement, les conditions de ta rétention ne te convenaient pas, en conséquence de quoi tu as développé de plus en plus de troubles du comportement d’ordre schizoïde. Troubles de la personnalité, toi qui étais si docile, tu es devenue rebelle, impulsive, tu as commencé à avoir des hallucinations auditives, puis je suis arrivé. Je te rendais visite de temps en temps. Ton état a empiré, tu as essayé de te rendre stérile une première fois avec la tuyauterie d’assainissement. En l’enfonçant et en tournant. Depuis, ils ont décidé de modifier toutes les installations pour faire face à ce genre d’éventualités.- Ha…- J’ai essayé de te faire rentrer dans les rangs. De te transformer en gentille porteuse obéissante et soumise. Mais je me suis fait rembarrer. Méchamment rembarrer. Face à tes refus répétés, j’ai voulu t’aider à te sortir de là. Toutes mes entreprises ont foiré. C’est parti en sucette. T’as fait une nouvelle tentative de stérilisation, cette fois en t’automutilant, tu t’es donnée des coups dans le bas-ventre, jusqu’à l’hémorragie, et tu es arrivée à tes fins.- Ha…- Alors tu ne leur servais plus à rien, tu as été envoyée en récupération, pour le recyclage. Puis une nouvelle loi a été votée, là-haut. Elle est passée, c’était un moratoire sur une clause de la condition des porteuses, quelque chose d’assez compliqué, du jargon de juristes, aussi, un dernier test a été effectué sur ton appareil génital. Et il s’était miraculeusement remis. Tu as été repêchée par décision d’urgence, alors qu’on te menait à l’exécution. Tu es passée très près du néant éternel… Ils t’ont opérée. Et tout est rentré dans l’ordre…- Pas croyable…- Mais aujourd’hui, je ne pourrai intervenir. Il faudra que tu te débrouilles toute seule. Une indication : le trou. Je dois partir…- Non, je dois en savoir plus !- T’inquiète. Si tu le souhaites vraiment, je reviendrai. »Je le vois, se traîner pour prendre le large, escalader avec difficulté les bouts de toile pour rejoindre l’endroit, l’orifice par lequel il est arrivé. Je suis dans mon coin, pétrifiée, je ne peux plus bouger, et je ne peux l’empêcher de partir, lui va s’en aller, moi je vais rester, lui aussi va m’esseuler, m’abandonner à mon triste sort... Toute seule, livrée à moi-même, que vais-je devenir ? J’ai faim mais je n’ai rien à manger ; j’ai envie de me soulager mais si je le fais ici, même dans un coin, sous un tas de mousse, l’atmosphère deviendra vite invivable ; j’ai sommeil mais avec cette lumière rouge qui s’allume quand elle veut, et tous ces bruits bizarres qui ne vont qu’en s’accentuant toujours plus… l’idée même d’essayer de dormir est tout à fait exclue. Tous ces bruits… ils résonnent dans ma cervelle et s’entassent, se mélangent, s’accumulent en un fracas assourdissant qui va et vient d’une oreille à l’autre tout en traînant derrière lui un lourd et blessant boulet de souvenirs telles les images de ces vieux bagnards des îles, épuisés, emprisonnés à perpétuité derrière les barreaux rouillés de ma mémoire labile…J’ai mal ! MAL ! MAL !... La céphalée bat dans ma tête comme mon cœur bat dans ma cage thoracique. Frappez tous deux, frappez, poum poupoum. Tambourinez tous deux. En cadence…Mes bras sont croisés contre ma poitrine, chevillés l’un à l’autre, et rivetés à mon torse… Toujours cette position - qu’avant je ne prenais guère - à genoux, cuisses serrées, fixées, impossibles à séparer… Toute ratatinée, je suis incapable de me redresser, je suis comme clouée, ou engluée, oui, j’ai littéralement plongé dans une glu catatonique…Et je dois trouver un moyen de m’en défaire très vite…
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