IVLes cornes du yack :Chez le yack, les cornes sont latérales, recourbées, effilées, et mesurent de 65 à 102 centimètres chacune, pour un écartement pouvant atteindre 95 centimètres. Elles sont souvent utilisées pour fabriquer diverses pièces d’art sculptural, de type statuettes ou manches gravés pour couteaux et outils d’utilisation courante.Bon, aucun respect pour la tradition tibétaine le vieux Bourru. Il ne s’était pas - au sens strict du terme - fait emmanché…Cela dit, ce qui venait de lui arriver devait être relativement plus douloureux : sous le feu de l’action, une des baïonnettes d’ivoire de Greta avait traversé de part en part son torse rachitique et quelques unes de ses côtes l’avaient déserté en bonne compagnie de leur sternum.Il était planté là, fixant le plafond, les bras ballants.De larges giclées de sang avaient repeint l’entrée, et un petit geyser pourpre continuait à s’échapper de la plaie.Outre cette légère fuite de sang… Le tableau… Le tableau était plutôt statique, comme il se doit.La Greta elle, elle ne bougeait plus, la gueule ouverte, la langue pendante et les yeux exorbités d’inexpressivité…Comme vous pouvez vous en douter, la carcasse éventrée du patron ne s’agitait pas des masses non plus… seules une ou deux convulsions soudaines et fugitives me donnèrent une certaine impression de… vie ?Impression malheureusement tout à fait erronée…Heu…Je crois…Qu’il faut que je m’asseye un instant...Je pose mes fesses sur le dallage glacial de l’entrée, entre deux flaques de sang, et me fous en tailleur, la tête entre les mains, le regard figé sur le sol.Disons que… je me donne une minute pour réfléchir.Ho !... Jolie petite fourmi ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu t’es perdue ? C’est ça ? Hein ? Tes amies t’ont abandonnée ?...Ho… c’est triste… Mais… Mais où vas-tu comme ça ?...Non ! Pas par là ! Tu vas te noyer dans la rivière de sang !Quoi ? Heu… Mais c’est tout réfléchi : j’appelle les flics, les pompiers, le SAMU, la garde nationale, la croix rouge, médecin sans frontière, le vétérinaire ?...Bref. Je me relève et je choppe le téléphone.J’approche le combiné de mon oreille…Aucune tonalité.Je tapote sur les touches du clavier.Aucune tonalité !?Aucune… tonalité… ça commence vraiment à être bizarre… non pas que la disparition du plus beau bestiau de l’élevage, suivi de la mort d’une femelle yack dans la fleur de l’âge, d’une charge inexpliquée du troupeau, des décès consécutifs de Greta, de Madame et de Monsieur Bourru - le tout couvert d’une coupure téléphonique - ne me paraissent étranges… mais tout de même…Tout cela me met dans une situation comme qui dirait délicate. Et le mot est visiblement un peu faible...Doux euphémisme…Attends voir…Le vieux Lucien… il m’a lâché son pick-up ! Une chance !...Ouais… Je vais déplacer les corps, les charger dans le coffre, et les emmener jusqu’à l’hosto. Au moins, on ne pourra pas m’accuser de non-assistance à personne en danger. Enfin… à personne déjà crevée… mais, peu importe.Les clés ?Dans ma poche.Je vais commencer par Monsieur.Tout doucement… je fais le tour de la nature morte. Je titille un peu les naseaux de Greta, question de vérifier si elle a bien rendu l’âme, et je constate qu’elle ne respire plus, et que d’ailleurs… elle ne bouge plus non plus. Je décide alors de m’attaquer à la cueillette du fruit flétri, trop resté suspendu à sa branche. Une chose est certaine : il est mûr et bien juteux.Je place mes mains sous ses aisselles, je me concentre pour gérer le décrochage sans trop d’accroc et… je pousse.C’est qu’il est lourd le vioque !... Mais qu’est-ce que je raconte moi ? Si je commence à me plaindre du poids plume de cet anorexique, je te raconte pas les lamentations avec la mère et son obésité cadavérique...Je continu de pousser... Et, accompagné d’un funèbre requiem de craquements, je parviens à envoyer bouler Monsieur brindille sanguinolente à quelques pas de mes pieds.Une bonne chose de faite.Il est maintenant allongé sur le dos, sorte d’îlot volcanique flottant dans sa lave… et sa femme serait donc… une sorte de limace nageant dans sa bave…Bref. Greta peut rester fichée là où elle est, elle donnera ainsi aux forces de l’ordre un aperçu de la folie furieuse de ma journée...Je choppe une des mains du vieux et je le traîne vers l’ancienne entrée de service (datant de l’époque où la ferme était encore une auberge, l’époque juste avant l’autoroute A20 et ses aires de repos multiservices, vous remettez ?). Cet accès est abordable en voiture.Je m’occupe de la Grosse ? ou… je rapproche le quatre-quatre ?La Grosse. Je me débarrasse prioritairement du plus compliqué : faire passer un tour de hanche version sumotori par une ouverture de réduit, réduite.Je soulève le rideau. Un gang de mouche à merde s’est déjà invité au buffet. Je tape du bout de la botte sur le cadavre, ça ne les dérange pas. Je tape une nouvelle fois. Ça ne les dérange toujours pas.Qu’à cela ne tienne. J’oriente le corps de façon à aligner ses épaules avec le cadre de la porte. Chose réalisée, je regroupe ses jambonneaux de bras en croix sur sa couenne de poitrine.Si j’avais du fil à rôti, je la ligoterais.Mon Dieu…Je la regarde étalée de tout son long et de tout son large et… je me rends compte… qu’aucune émotion ne naît en moi… pas même un soupçon de dégoût.Je la ligoterais bien.Un gros rôti…Pas le temps. Je passe par-dessus le talus. Je regroupe ses cheveux en trois épaisses mèches. Je les dispose dans son prolongement. Et je les tresse - en respectant toutes les consignes délivrées par ma soeurette lorsque je m’occupais de sa coiffure il y a une bonne quinzaine d’années déjà... Avec une dextérité ! Je vous raconte pas !...Voilà. Je ne me suis pas foiré, la tresse est réussie. Epaisse et réussie. Elle résistera très certainement à la traction. Essayons. Je l’entoure fermement autour de mon bras et je tire !Hooop !... hisss !...Ouais… J’ai beau tirer de toutes mes forces… heu… la tresse tient la route mais le tas de saindoux lui, rechigne à la prendre, la route… Je n’ai pu le déplacer que de quelques centimètres...Merde !... Je vais devoir faire preuve d’intelligence…Faire preuve d’intelligence…D’intelligence…Bé… Je vais faire rouler le tas sur des rondins de bois comme un monolithe moai ! Il me faut simplement regrouper les bûches rescapées du feu de cheminée de ce midi.Heu…Ai-je suffisamment réfléchi ?...… … …Heu…OUI.Je me rends dans la salle à manger et je fais mon marché dans le stock de bûches, près du foyer encore fumant. Bien sûr… je choisis les plus rondes et les plus régulières… cinq devraient suffire, je les entasse sur mes bras. Je retourne dans le cellier et je bazarde le tout par terre.Je bascule bon gré mal gré l’amas de gélatine et je glisse le premier rondin au niveau de sa nuque, le deuxième à hauteur de poitrine, le troisième sous ses hanches, le quatrième sous ses genoux et le cinquième, je le garde pour remplacer le premier, le moment venu.Je retourne m’enrouler la natte autour du bras, et je tente à nouveau de remorquer le poids…Allez…Oui ! Ça bouge ! Ça bouge !Impeccable !Je procède… Le remplacement des bûches s’effectue quasiment tout seul, comme si j’avais fait ça toute ma vie...Deux minutes plus tard, la gelée rose à l’anglaise avait rejoint son saucisson sec à la française, tous deux parallèles et face à l’entrée de service.Et c’est au tour du pick-up. Cela devrait être moins problématique.J’ouvre la porte, il flotte toujours autant, la pluie est oblique, puissante, elle ravine la terre, le chemin menant aux granges n’est plus qu’une large rigole boueuse aux airs de torrent.Je replace ma capuche en son lieu d’intérêt. Mes doigts couverts de sang m’interpellent. Du regard, je remonte un peu vers les paumes de mes mains… Elles sont tout aussi couvertes de sang. Je poursuis le cheminement oculaire, mes manches, mes épaules, et en fait, je m’aperçois que toute ma parka est maculée. Je m’en suis foutu partout… Et c’est en train de dégouliner sur mes cuissardes.Si tout à l’heure j’avais un vague air de tueur psychopathe, maintenant… pour un œil extérieur, cela ne devrait plus faire l’ombre d’un doute.Bon. Un coup d’eau et plus rien n’y paraîtra.Je sors.J’avance vite. L’eau s’insinue de toutes parts. L’imperméabilité de ce type de tenue est toute relative… Je m’en préoccupe un instant puis… j’oublie, car qu’il pleuve, qu’il vente, et même qu’il neige en plein été, j’ai franchement autre chose à penser.Je rejoins la grange au toit troué, celle devant laquelle j’ai laissé le pick-up il y a, à peine ! deux heures...Mon Dieu… Il s’en est passé des choses en deux heures !Je presse le pas. Et… j’ai soudainement l’étrange impression d’être suivi…Je me retourne.
Chap IV
dimanche 15 mars 2009, par
