28 janvierANAÏS ET LE HÊTRE - partie 3/4Pendant ce temps Anaïs était allée au ravitaillement chez sa tante. Deux fois. Sans exagérer, juste ce qu’il lui fallait. La tante avait bien entendu du bruit dans le garde-manger, mais se dit que si un voleur avait faim, il n’avait qu’à se servir.En fait, sa tante n’avait jamais été au Mali. Ni en Mauritanie ni en Espagne ni ailleurs : elle n’avait jamais quitté la Creuse. Un jour, à la bibliothèque de la Souterraine elle tomba sur un guide du Routard égaré sur un bureau et sa vie changea. Elle plongea dedans comme on s’immerge pour longtemps et le lut dans tous les sens, voyagea en même temps que les guides, connut la luxuriance des Jardins de l’Alhambra, les oasis de Mauritanie, apprécia les déserts du Mali sans avoir faim ni chaud. Parfois même un grain de sable grinçait entre ses dents. Alors elle racontait ce voyage qu’elle connaissait par cœur à sa nièce, car elle sentait bien l’envie de sa nièce, celle, bien légitime, de foutre le camp.La police, au courant, fit comme les parents d’Anaïs s’y attendaient, les remontrances d’usage, eux répondaient en bredouillant que leur fille ne manquait de rien, était simplement un peu rêveuse en classe. Et la Police fouilla la chambre de la jeune fille, tomba sur un journal intime qui ne leur apprit rien ou presque, omit la poche de kangourou, dressa une liste des pédophiles en liberté et sonda les étangs alentours. En vain.Anaïs maigrissait à vue d’œil, mais comme elle n’avait pas de miroir, alors…Elle avait emporté dans son petit balluchon un des rares cadeaux de ses parents qui avait fait mouche, un appareil photo miniature, une petite merveille de technologie qui tenait dans sa menotte, et toute la journée dans la forêt épaisse elle mitraillait végétaux animaux et minéraux qu’elle visionnait perchée sur la fourche de son arbre la nuit venue, négligeant les besoins élémentaires, ceux de se nourrir et de se laver, par exemple.C’était décidé, libérée du joug de ses parents elle serait photographe et pas comptable. Mais comme ce serait en quelque sorte grâce à eux que sa vocation serait née elle leur pardonnerait alors. C’est une chiasse monumentale - avait-elle abusé de mûres ? qui la remit un instant sur les rails. Pliée en deux derrière un bosquet de fougères elle se vidait complètement. Il fallait faire quelque chose. N’ayant pas la nourriture adéquate dans les bocaux volés, confitures de figues et de pruneaux alors que la situation appelait du riz ou des carottes, c’est affaiblie qu’elle prit la direction de la maison de sa tante. Pas moins de cinq arrêts après elle sonna, livide, chez la sœur de sa mère, lui priant de la soigner, sans mot dire ni à la Police ni à ses parents. Assez naïve ou assez amoureuse de sa nièce, elle qui n’avait jamais eu d’enfants, la tante obtempéra, et tandis qu’Anaïs se décrassait dans un bain d’eau bouillante et salée elle lui donna un Immodium et alla faire cuire du riz.Anaïs, torturée par la crainte de voir sa tante faillir et par ses intestins encore quelque peu capricieux eut du mal à s’endormir.Mais lorsque la Police, sur le palier - elle n’avait pas d’ordre de perquisition -, vint se renseigner, Anaïs dormait à poings fermés et la tante alla jusqu’à ignorer que sa nièce eut fugué.Le matin requinquée lorsqu’Anaïs voulut repartir, Rebecca lui fit promettre de venir manger un soir sur deux, se laver et de coucher à la maison, en échange de quoi elle serait muette comme, comme une muette.A suivre... demain !
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