25 janvierLE CANEVAS DE JEANNE - partie 3/3Avant avant, elle n’était pas grand-chose. Ses parents de maigres bourgeois l’avaient placée dans une institution catholique. Elle y rentrait le lundi matin pour en sortir le samedi. Discrète elle ne posait pas de problème majeur aux bonnes sœurs, même si elle était un peu le souffre douleur de l’école.Les dimanches où venait sa grand-mère étaient auréolés d’une lumière de bonheur. Après la pensée jaune et bleue, pour ses dix ans, elle ne manquait jamais de lui apporter un canevas avec ses fils de couleur. Sa fille la mère de Jeanne se sentait obligée, et confectionnait pour le quatre heures des crêpes et du chocolat chaud quelque soit la saison. Et Jeanne et sa grand-mère, complices dans un coin du salon, échangeaient sur leur dernier point de croix. Personne n’aurait pu l’arracher à ce bonheur, si ce n’est la camarde qui passa trop tôt faucher mère grand sur le coup de ses quatre-vingts ans. Jeanne en fut presque plus peinée que pour son mari, ce qui la culpabilisa un temps. Elle reporta un peu, juste ce qu’il fallait, son affection sur le marchand de couleur, qui s’aperçut assez vite du courant de chaleur qui exhalait désormais des propos de la bonne femme. Mais il n’eut pas une seconde de pensée de travers, bien qu’étant veuf lui aussi, et que courtiser sa cliente n’eut été en rien inconvenant. Simplement c’était sa cliente, sa meilleure cliente et voilà tout, et jamais il n’aurait seulement imaginé avoir de rapports plus approfondis. C’eût été comme en avoir avec sa sœur. Bref elle ne lui plaisait pas outre mesure.Un jour cependant, Jeanne se fit violence et se rendit au magasin de mode, elle pouvait se le permettre, ses proportions étaient restées fort raisonnables malgré ses trois grossesses. Elle demanda à la vendeuse de l’habiller de neuf des pieds à la tête. Elle rentra chez elle chargée de paquets, le vil boucher qui la vit passer se dit qu’il y avait anguille sous roche, ce qui est un comble pour un boucher.Elle se doucha, se maquilla, il lui restait quelques produits de sa vie d’avant, se fit une permanente, et sortit, pimpante comme une jeune amoureuse qui se rend à un rendez-vous galant. C’était un jour où elle devait choisir un nouvel ouvrage. Le mercier ne put s’empêcher de rougir à la vue de Jeanne.Il aurait pu se passer quelque chose. Lui sentait bien qu’elle traînait plus que de coutume à choisir son prochain travail. Elle ressentait bien un trouble inhabituel chez le commerçant. Mais Cupidon ce jour-là avait d’autres rendez-vous, ou les deux tourtereaux étaient trop timides pour faire le premier pas, une nouvelle fois, quelque quarante ans après le premier.Et Jeanne ressortit avec un magnifique tableau, représentant les grandes eaux du Château de Versailles, et rentra seule chez elle, et le soir venu André le mercier baissa le rideau de fer avec une larme au coin des yeux.
© Black-out
