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24 janvier / série 2012 - La forêt des Copocléphiles

24 janvier / Les canevas de Jeanne - partie 2/3

mardi 24 janvier 2012, par Blackout

24 janvier
 
LES CANEVAS DE JEANNE - partie 2/3
 
Il arrivait même que Jeanne, prise par la discussion, restât jusqu’à des dix-huit heures, auquel cas elle disait qu’il fallait qu’elle se dépêche de rentrer. Ce à quoi la patronne répondait, qu’est-ce qui vous attend ? Alors, régulièrement, Jeanne commandait une Suze en pouffant et elles reprenaient leur babillage.
 
Mais sa sortie préférée, elle la réservait pour la semaine qui suivait. Elle aimait à se faire languir et puis elle avait du temps à revendre. Elle allait chez son marchand de bonheur, choisir un nouveau canevas. Elle n’était pas amoureuse du vendeur, loin de là, mais il lui procurait tant de plaisir sortant un modèle avec une biche au fond des bois, ses préférés, et posait les fils de couleurs dessus. Elle n’était alors, pas loin de la jouissance. Il prenait plaisir à lui sortir d’autres modèles, tenez, regardez ce bateau sur fond de coucher du soleil ! Ô ! elle hésitait et adorait ça. Ce sera pour la prochaine fois, au revoir et merci ! Puis elle allait chez le boucher, une langue de cochon mais qui vendait de la bonne viande, et puis, depuis l’installation de la grande surface où Jeanne jurait ses grands dieux de ne jamais mettre les pieds, il était le seul boucher du village. Un rosbif pour deux ! demandait-elle du bout des lèvres. C’était cher, mais elle ne voulait pas que ce méchant commerçant sache qu’elle était seule. Et puis elle adorait le rosbif froid, avec des cornichons.
 
Avant, elle n’était rien. Elle avait nourri, habillé torché éduqué trois mômes, fait à peu près de même pour son mari, qui mettait les pieds sous la chaise rentré la maison ; elle avait fait quotidiennement la cuisine le ménage le repassage la vaisselle mais ça ne comptait pas, elle n’était pas rémunérée. Si son mari avait quelques égards pour elle cela tenait de néocolonialisme. Il était fonctionnaire de Police. Et obèse. Ce qui lui posait quelques problèmes d’uniforme. Et de moqueries des gamins de la rue. Dès qu’il en attrapait un, il le tançait vertement. Il n’en attrapait jamais. Ou alors un obèse, ou un pied bot. La mort l’avait alpagué deux ans avant sa retraite, un soir de banquet, trop abusé trop arrosé.
 
Depuis Jeanne se sentait, paradoxalement plus libre, plus sereine. Avant que la poussière de l’ennui ne vienne empeser toute chose. C’est alors qu’elle se jeta corps et âmes vers sa passion : le canevas.
 
A suivre demain...

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