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23 janvier / série 2012 - La forêt des copocléphiles

23 janvier / Les canevas de Jeanne - partie 1/3

lundi 23 janvier 2012, par Blackout

23 janvier
 
LES CANEVAS DE JEANNE - partier 1/3
 
Jeanne, soixante ans, je n’ose pas dire sexagénaire tant le sexe était pour elle un souvenir poussiéreux, mesurait la taille de son ennui à la hauteur de son ouvrage. Elle n’était pas particulièrement belle, elle n’était pas laide non plus. Et, paradoxalement, comme toutes les femmes seules ou presque, elle négligeait de se mettre en valeur. Courbée sur sa besogne, elle aimait toucher de ses doigts usés de ménagère les fils arc-en-ciel. Point par point croix par croix l’image se coloriait comme une photographie numérique.
Avant Jeanne était mère au foyer. Elle avait eu trois fils dont elle était fière, tous les trois marins à Toulon. Elle en avait donné un à la patrie, ce qui lui avait causé une médaille et beaucoup de peine. Les deux fils restants venaient la voir tous les ans à la Toussaint pour l’aider à fleurir la tombe de son mari, mort d’avoir trop mangé.
Depuis elle vivait de la pension de son homme, elle ne manquait de rien, et d’ailleurs, les seules dépenses superflues provenaient de son canevas.
Son plus grand plaisir était enraciné dans la nuit des temps : il y a cinquante ans sa mère grand lui avait offert son premier canevas. Pour son anniversaire. Elle n’avait eu de cesse de croiser ces fils de couleurs qui, au final donnait une pensée bleue et jaune. Elle était toujours là, encadrée et Jeanne qui passait régulièrement toutes ses oeuvres au plumeau, laissait échapper une larme aux coins de ses rides en nettoyant sa fleur.
Le dernier nœud de son dernier canevas était toujours un crève cœur, qu’elle compensait en sortant, ce qu’elle faisait rarement, son tissu roulé sous le bras rendre visite au marchand de tableaux. Elle choisissait les baguettes en fonction de la couleur de l’œuvre et laissait son rouleau. Elle allait ensuite pour se consoler de son deuil boire un chocolat dans le salon de thé, sur la place, en face. De fait elle connaissait la patronne et aimait discuter avec elle les jours où il n’y avait pas de monde, elle se débrouillait pour s’y rendre à une heure creuse.
La solitude a ses habitudes. Ça parlait du beau temps et surtout du mauvais, la météo était la discussion préférée des deux femmes, à cent lieues de toutes polémiques. Elles pouvaient critiquer en toute impunité des vilains météorologues qui nous faisaient oublier nos parapluies dans les commerces tant ils se trompaient. Puis elles riaient de bon cœur de leur friponnerie.
 
A suivre demain...

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